FONDATIONLAPOSTE.ORG, revue « Florilettres », octobre 2020


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Née au Liban en 1977, Dima Abdallah vit à Paris depuis 1989. Après des études d’archéologie, elle s’est spécialisée dans l’antiquité tardive. Elle a reçu le prix « Envoyé par la Poste » 2020 pour Mauvaises Herbes, son premier roman.

 Mauvaises herbes, votre premier roman publié chez Sabine Wespieser, a été récompensé dernièrement par le prix « Envoyé par la Poste »… Est-ce que l’écriture de ce livre est un projet de longue date ?
Je pourrais répondre que ce n’est pas un projet de longue date, ou bien, que c’est celui d’une vie. Car j’ai toujours écrit. Des textes courts, des poèmes, des nouvelles que je ne montrais pas. Pour la première fois, j’ai réalisé que j’avais un roman entre les mains, un texte différent, plus complet, plus accompli que les autres et que j’avais envie de le faire lire à deux lecteurs avertis de mon entourage. Ce livre pourrait être le cheminement de toutes ces années où l’amour de la littérature et de l’écriture ne m’a jamais quittée. L’écriture a été instinctive et spontanée.

Est-ce que vous vous êtes quand même servie de notes ou de courts textes que vous aviez écrits ?
Pas du tout. Je ne me suis appuyée sur aucun des textes que j’avais écrits auparavant. Je n’avais aucun plan, aucune construction préétablie en tête, et le roman a « poussé », pour en revenir au langage botanique, très naturellement. Parfois, j’ai la sensation de ne plus savoir si j’en suis véritablement l’auteure, car j’étais dans une espèce de petit état de transe où tout est venu à moi avec une évidence déconcertante. Est-ce dû à la maturité de l’écriture ? Tous ces textes que je n’ai pas montrés, toutes mes lectures – avant d’être écrivain, je suis une grande lectrice – ont sans doute été une sorte de terreau extrêmement fertile. J’ai commencé à écrire ce roman en mars (2019) – je me suis arrêtée deux mois pendant l’été – et je l’ai terminé en novembre. C’est six ou sept mois d’écriture en sachant que je ne travaille que le matin.

Dans le livre, le père de la narratrice dit aussi ne travailler que le matin…
Je considère que ce livre entier, même s’il est une fiction, est un hommage à mon père.
Les personnages principaux sont assez proches de mon père et moi ; il y a beaucoup de nous-mêmes en eux. Ma mémoire a infiltré cette fiction dans laquelle je me suis lancée et qui aurait dû être plus éloignée de mon existence. Comme je décrivais une relation père/fille dans un contexte que j’ai connu – la guerre civile –, mes souvenirs et sensations se sont glissés dans le texte. L’écriture est une exploration du quotidien, une fouille intérieure – pour utiliser un terme archéologique –, et à l’instar d’une toile ou d’une composition musicale, ce qu’on projette au départ est très enrichi par l’aventure de la création et de la matière, qu’elle soit mots, peinture ou notes de musique…

Est-ce que vous vous êtes sentie prête à être publiée ?
Je n’ai pas trop réfléchi. D’une part, j’ai baigné dans une maison où les livres étaient édités presque tous les ans, parce qu’aussi bien ma mère que mon père sont écrivains, et c’était quelque chose d’assez commun pour moi ; d’autre part, je ne tenais pas spécialement à publier ce texte. Le plus important à mes yeux était de l’écrire, et les deux personnes qui l’ont lu, m’ont poussée à poster le manuscrit. Ce que j’ai fait, mais à très peu d’éditeurs, cinq en tout, dont Sabine Wespieser que j’ai rencontrée rapidement. J’ai eu tout de suite envie de travailler avec elle. Si je n’avais pas rencontré quelqu’un d’humainement aussi engagé et droit, je n’aurais sans doute pas publié le livre. Actuellement, je suis très contente qu’il le soit, parce qu’il y a des lecteurs et que l’émotion ressentie est de l’ordre du partage, même si ce mot n’est pas pleinement approprié, car ce que l’auteur écrit n’est pas toujours reçu de la même manière par le lecteur. Pour autant, je suis très heureuse de cette communication des émotions, du voyage que constitue la lecture, du fait que ce livre vive ses aventures dans des rayons de bibliothèques, de librairies, qu’il ne m’appartienne plus exclusivement. Je l’ai libéré. La vraie séparation d’avec le texte ne s’est faite qu’au moment de la publication. Je suis déjà en train de réfléchir au second livre qui a commencé à m’habiter le jour où celui-ci a été imprimé.

Deux voix narratives distinctes structurent le roman, celle d’une petite fille qui passe les douze premières années de sa vie au Liban, à Beyrouth, en pleine guerre civile, et l’autre masculine, celle de son père. Elles se font écho, puis dans les derniers chapitres, les voix se mêlent l’une à l’autre. La mère et le petit frère restent en retrait. Pourquoi ce parti pris ?
Cette mise à l’écart ne signifie pas que la mère et le frère sont moins importants aux yeux des deux personnages principaux. Le huit clos que j’ai choisi, qui est presque étouffant parce que ça tourne en boucle, aussi bien dans le style que dans la narration, est un vrai parti pris littéraire. C’est l’histoire d’un silence, de deux monologues intérieurs qui finissent par être un dialogue. Cette incapacité à se parler est exorcisée par la littérature qui vient dire tout ce que le père et la fille ne se disent pas. Et on peut dire qu’ils se parlent beaucoup !
Avec l’alternance des voix, j’ai recréé un dialogue qui n’existait pas. J’ai voulu qu’il y ait, à chaque chapitre, une réponse de la fille au père ou du père à la fille. Par ailleurs, j’ai pris un plaisir fou avec la voix narrative d’un homme parce que c’est ce qui m’éloignait le plus de ma condition de femme qui écrit. L’aventure n’en était que plus excitante. J’ai une affection particulière pour ses chapitres à lui. En tant qu’écrivain, j’ai trouvé très satisfaisant d’être dans la pure composition. Avec le narrateur, j’arrivais beaucoup mieux à tenir à distance la mémoire autobiographique, tandis que j’identifiais ma voix à celle de cette petite fille dans la cour d’école.

Même s’il s’agit d’un roman, d’une fiction, votre mémoire intervient donc dans la matière de l’écriture, alors que la narratrice dit qu’elle « passe tellement de temps à oublier » et « travaille à effacer de [sa] mémoire, toutes les images qui dérangent »…
Aussi bien le père que la fille travaillent à effacer de leur mémoire toutes les images qui dérangent, mais dès le début du récit, on comprend que c’est voué à l’échec parce que ce qu’ils vivent est beaucoup trop fort. Je pense que ce déni de la guerre est un phénomène très commun dans les conflits de longue durée. À Beyrouth, je sais que certaines personnes réservaient des ambulances pour aller en soirée. C’est-à-dire que les gens s’adaptent à tout. C’est un vrai sujet que je ne suis pas seule à évoquer. Quelles que soient les horreurs, on refuse de prendre en compte une partie de la réalité afin de continuer à vivre.
Dans le roman, le père et la fille combattent leur mémoire, tentent d’oublier, parce que leur sensibilité est extrême et qu’ils sont incapables d’être peu affectés par ce qui les entoure. La petite fille qui ne pleure pas dans la cour d’école n’est pas moins sensible que ses petites camarades en larmes, bien au contraire, elle est tellement en état de choc qu’elle n’arrive pas à pleurer. Qui plus est, elle ne veut surtout pas se plaindre et rajouter sa peine au chaos que vivent les adultes, en l’occurrence son père. Cette évocation de la mémoire est effectivement très importante et répétitive tout au long du texte. Dans le dernier chapitre, la narratrice comprend qu’il faut laisser pousser les images dans ses souvenirs, qu’il est impossible de faire autrement. C’est à cet instant-là qu’apparaît la première bouffée d’oxygène du roman, quand elle ne cherche plus à oublier, quand elle dit qu’elle « pousse le rocher ».

Mauvaises herbes est presque construit comme un journal, et les indications de dates (de 1983 à 2019) et de lieux (Beyrouth et Paris) semblent montrer le temps réel de l’écriture…
Je ne sais pas si ces indications montrent le temps réel de l’écriture, mais sans elles, le lecteur aurait dû attendre un peu trop longtemps pour connaître les lieux, les dates, l’âge de la narratrice… Quand il est question de Beyrouth, il n’y a pas de nom de rues, seule la ville est indiquée, parce qu’elle est détruite et qu’on n’est jamais au même endroit. J’ai trouvé que c’était plus subtil que de mentionner à chaque fois les changements d’adresse, d’immeuble. En revanche, à Paris, les endroits sont précisés, le jardin du Luxembourg, le jardin des Plantes, tel café ou telle rue…

Comment naît le choix ou l’ajustement d’un titre pour un livre ? Comment est venu celui-ci, Mauvaises herbes ?
J’ai réfléchi à ce titre après avoir fini l’écriture de mon livre. J’ai d’abord pensé au nom scientifique : les adventices. Mais ce terme, qui n’est d’ailleurs pas connu de tout le monde, était beaucoup moins poétique. Il a aussi une connotation un peu péjorative. Néanmoins, le sens s’est imposé avec évidence, parce qu’il y a ce fil botanique qui parcourt le roman. Les deux personnages sont des « mauvaises herbes », extrêmement libres, avec tout ce que cette liberté peut comporter de peines et de déconvenues. En même temps, la narratrice fait l’apologie de ces plantes herbacées. J’aime bien les différents niveaux de lecture du titre qui peut être compris de manière négative et positive à la fois. Tout est une question de regard, d’angle de vue. Le plantain qu’on décide de faire pousser n’est pas une mauvaise herbe, à la différence de celui qu’on trouve autour des rosiers… Il y a donc eu le langage botanique et la manière dont le texte s’est imposé à moi : les chapitres ont poussé avec la liberté des « mauvaises herbes ». Je n’avais pas envisagé de convoquer ainsi des souvenirs et ne pensais pas que la guerre s’infiltrerait à ce point.

Vous montrez dans ce texte combien on peut se sentir étrangers aux autres, même dans un environnement familier, que ce soit dans la capitale libanaise ou française. Vous écrivez : « Les différents se sentent encore plus seuls à Paris qu’à Beyrouth. »…
Tout à fait. Les personnages se sentent étrangers aux autres, où qu’ils soient. Ce qu’on demande à un homme, pendant une guerre civile, n’est absolument pas la position du père.
La phrase « Sois un homme, mon fils » peut avoir la pire des significations : être capable de tuer, d’enlever des gens, de torturer… La liberté de ne pas prendre parti, de se sentir différent des autres, est difficile à assumer et n’est pas uniquement un engagement personnel. Quand on n’adhère pas aux normes et aux dogmes qui vous entourent, les autres vous mettent à l’écart. Et c’est aussi valable dans un contexte différent. Il n’y a pas besoin d’une guerre civile. On peut être mis à l’écart parce qu’on ne respecte pas les codes de conduite, une adhésion, une croyance, etc.  Se sentir étranger – comme les mauvaises herbes sont des plantes étrangères – n’est pas du ressort de la guerre civile et c’est pourquoi le personnage de Sandrine est central dans le roman.

Justement, parlez-nous du personnage de Sandrine, du rôle qu’elle tient dans l’histoire…
Son rôle est très important parce que le récit est l’histoire d’un exil intérieur, d’une incapacité à s’adapter à un monde violent. Et on se rend compte que la ville en paix dans laquelle la jeune fille s’exile est également un lieu où les autres peuvent être malveillants, où la société est pleine de dictats brutaux. Sandrine, avec qui elle se lie d’une forte amitié au collège, la défend corps et âmes si elle est moquée par un groupe d’élèves. Les deux jeunes filles se ressemblent parce qu’elles ont une empathie extrême les rendant ultra-perméables à ce qui les entoure. Il suffit à Sandrine d’un chagrin d’amour, d’un mensonge, d’une promesse non tenue, pour basculer. Bien sûr, elle a une fragilité intérieure, mais en tout cas, les deux filles ne sont pas préparées à la société dans laquelle elles vivent. Pour la narratrice, la perte de son amie sera son énième point de rupture avec le monde. Elle dit : « C’est le chaos qui a choisi ce que la grâce a fait de plus doux, de plus gentil, de plus tendre, pour le sacrifier en signe de défi ». Je pense que beaucoup de gens ont dans leur histoire personnelle des drames qui illustrent l’absurdité du monde. La guerre en est une mais aussi la mort de cette jeune fille qui n’est pas moins violente. Ce livre n’est pas un témoignage sur la guerre civile mais un prisme, une loupe pour observer ce qu’il y a de pire en nous.

Cette écriture – avec ces syntagmes qui se répètent comme des leitmotivs, des phrases qui se développent un peu plus à chaque occurrence (page 29) : « je connais son regard le matin quand elle me dit au revoir (…) je connais son regard quand je lui raconte comment je m’enfuyais et aller voler dans les champs… » – a quelque chose de musical, à tel point que j’ai pensé que vous étiez musicienne…
Je ne suis pas musicienne mais votre remarque me touche. De nombreuses scansions parcourent le texte, en effet. D’une part, elles évoquent la poésie : ma narratrice dont le père est poète en parle beaucoup. D’autre part, elles sont comme des séquences musicales en boucle au service du contenu. La forme vient renforcer le fond : on est dans un enfermement qui se répète, des mots qui continuent à ne pas se dire, des rendez-vous ratés… Le rythme est très important et il est venu de lui-même, sans que j’en aie tout à fait conscience, mais je crois qu’il épouse ce que je voulais transmettre comme émotion. D’ailleurs, quand le père parle de sa manière d’écrire, il dit : « Chaque phrase respire dans le rythme que je lui ordonne. »

1990, la deuxième partie du récit, c’est l’exil : la petite fille a 12 ans, forcée de quitter son Liban natal pour émigrer en France. Elle part avec sa mère et son frère. Son père reste au Liban. Une séparation qu’elle a pressentie ?
La mère s’exile avec ses enfants à cause de la guerre mais aussi pour quitter son mari, partir loin de lui qui est en train de se « morceler », de s’autodétruire. Il dit : « Le matin, je ne pense pas à tout ce que j’ai fait pour qu’elle parte ». La fillette ne pressent pas la séparation de ses parents mais comprend dès le début du livre que son père ne tiendra pas le coup. Elle l’appelle avec affection son « géant » comme si elle disait « mon petit ». Elle dit ne pas vouloir qu’il ait peur, se recoiffe bien pour qu’il la trouve jolie à la sortie de l’école, interprète son invitation à aller manger une glace comme une manière de dédramatiser la situation… C’est une petite fille qui cherche à protéger les siens et qui sent – de ce qu’elle devine de son père, cet homme, poète et libertaire – qu’il ne s’en sortira pas dans ce chaos. Elle assiste à sa chute au ralenti. Le roman tout entier est le récit de cette perte. L’alcoolisme du père est une autre forme d’exil, un exil intérieur, une fuite, et sa fille le voit partir. Il ne l’abandonne pas, mais pour elle, il prend le choix de s’en aller. Il dit à plusieurs reprises que « partir n’est pas une question de géographie » et je crois qu’il décide de son « départ » dès le début, car il n’a pas sa place. Quant à elle, outre le moment où elle quitte le Liban en pleine nuit avec sa mère et son frère – ce qui signifie notamment s’arracher aux siens, à sa langue, aux odeurs, aux couleurs –, elle choisit, à l’adolescence, de prendre un sac à dos et de parcourir le monde, pour oublier. Le départ, intimement lié à l’idée d’oubli, est un des fils rouges du texte.

À la toute fin, il y a une adresse épistolaire à son « cher géant ». Et le livre se referme avec un poème du père, de votre père.
Le dernier chapitre est la part la plus autobiographique du roman. La narratrice s’adresse directement à son père, pour la première fois. Il est mort et elle lui dit au revoir. Ce chapitre a été difficile à écrire parce que je sentais que ma peur de finir le livre était liée au deuil que je vivais, à mon père décédé quatre ans plus tôt. À ce moment précis, la voix narrative est celle de l’écrivain(e) qui dit au revoir à son propre père. C’est pour cette raison que j’ai voulu lui donner la parole, à lui, mon père écrivain, pas le narrateur. Et son poème qui clôt le récit est une jolie scansion dans laquelle on retrouve des éléments du roman. Aussi, cette dernière parole post-mortem signifie que l’écriture survit à tout. Encore une fois, le roman est un hommage au père, même si c’est une fiction.

Quand vous dîtes, ce roman est une fiction, est-ce qu’il y a beaucoup de choses qui ne lui ressemblent pas ?
Il y a beaucoup de choses qui lui ressemblent. Je me suis largement inspirée de lui. Mais c’est en même temps du domaine du fantasme parce que nous ne vivions pas dans le même pays et les chapitres où il prend la parole sont donc imaginés. Je pense que ce n’est pas trop loin de lui mais je ne pourrais pas dire à quel point. Des éléments autobiographiques se sont donc infiltrés par moment. Pour la narratrice, il y a davantage de souvenirs et de sensations qui m’appartiennent. J’aurais été incapable de faire une première partie aussi sensorielle sur la guerre civile si je ne l’avais pas vécue parce que, finalement, on n’en parle pas tant que ça.

L’un des deux exergues du roman, une citation de Paul Éluard : « On transforme sa main en la mettant dans une autre » annonce la première phrase du premier chapitre : « La main de géant est tellement immense qu’un seul doigt me suffit ». Les mains évoquent le thème de la transmission…
Le roman se termine également sur une évocation des mains de l’enfant de la narratrice. La notion de transmission, très présente dans le roman, est importante et angoissante, autant pour le père que pour la narratrice devenue mère : ils ont peur de perdre pied et de ne pas être à la hauteur pour leur enfant. C’est une histoire d’amour et de transmission, avec tout ce que cela comporte de poétique, de grand, de puissant, mais aussi de silence, de crainte, et de tragique.

J’ai beaucoup apprécié que la voix narrative de cette petite fille qui grandit au fil des pages ne soit justement pas enfantine…
Effectivement, le vocabulaire n’est pas celui d’une enfant de six ans. Sa voix n’est peut-être pas très crédible, mais c’est intentionnel. Choisir de faire parler des personnages-enfants est un exercice très périlleux. Je pense à Romain Gary qui a merveilleusement bien réussi à exprimer la parole enfantine, mais c’est, pour ainsi dire, un travail de funambule, parce qu’il ne faut pas non plus basculer dans des propos mièvres, infantiles qui ne correspondent pas, de toute façon, au langage d’un enfant.

On peut imaginer en effet que ce qui se passe dans la tête d’un enfant est très bien formulé…
Oui, c’est exactement ça. Les mots lui manquent pour dire. Quand la petite fille écrit sur son coin de table, elle réfléchit à un sujet très intense : la mer, la nuit. Elle a l’impression que les vagues inspirent et expirent de chagrin. Elle est habitée par des sensations très riches mais, à son âge, elle n’arrive pas à les mettre en mots.

Dans cette histoire, les mots sont très importants… Seuls les commentaires sur les plantes sont des instants d’échanges, de complicité. Parlez-nous du rapport au silence, aux mots, à leur précision…
Les deux personnages sont extrêmement économes de mots. Ils pensent qu’ils sont un outil important et sérieux, qu’ils ont des conséquences. Ils savent que les mots peuvent blesser, heurter. La petite fille voit son père se faire insulter, ou ne comprend pas pourquoi on l’interroge sur sa confession avant de lui demander comment elle s’appelle. Car la violence, pendant une guerre civile, n’est pas seulement physique, elle est aussi verbale. Dans les journaux notamment, il y a le décompte des morts, les invectives d’un camp contre l’autre… Elle est encore plus présente que dans un contexte de paix.
Le père et la fille réprouvent les gens qui ne font pas attention à ce qu’ils disent et qui ne mesurent pas le poids de chaque mot. Aussi, le père, pour qui l’écriture est un rempart au silence, dit que la poésie ne supporte pas les bavardages. Les mots sont ses outils de travail, il les a cherchés, pensés, sentis et ils sont là pour créer des émotions en poésie. La petite fille dit qu’elle adore quand les adultes prennent deux secondes pour réfléchir avant de lui répondre car cette petite inspiration permet de trouver les mots justes, de ne pas bâcler sa réponse. 

Vous êtes la fille du poète Mohammed Abdallah et de la romancière Hoda Barakat. Est-ce qu’ils vous ont lue et encouragée à écrire ?
Quand j’étais petite, mon père me lisait. Il m’a toujours encouragée. Un jour, il m’a dit au téléphone : « Mets-toi devant une table trois heures par jour. » Quant à ma mère, elle avait un peu peur que je prenne cette voie. Je lui ai proposé de lire Mauvaises herbes une fois terminé, mais elle a préféré attendre sa publication. Elle craignait d’intervenir, d’être un frein, elle a voulu que je me sente libre.  Elle a été très surprise en lisant mon roman, comme si elle me découvrait, et m’a dit qu’elle ne regrettait pas de ne pas avoir lu le manuscrit parce qu’elle n’aurait rien eu à me suggérer. Je pense, de toute façon, que c’est une activité extrêmement solitaire et je n’ai d’ailleurs pas eu envie de donner à lire des passages pendant la phase d’écriture. 

Avez-vous été surprise de recevoir le prix « Envoyé par La Poste » ?
J’ai été très surprise et touchée de recevoir ce prix : je me suis dit que mon roman a été lu et apprécié, qu’il a provoqué une émotion plus qu’il n’a été évalué. De surcroît, le prix « Envoyé par La Poste » est la première distinction de la rentrée littéraire et je n’avais pas encore rencontré de lecteurs avant la soirée de remise du prix. Je n’avais eu que l’avis d’un tout petit cercle.

  • Lauréate du Prix « Envoyé par La Poste » édition 2020
  • Sélection du Prix Révélation de la SGDL 2020, catégorie “Grand Prix du Premier roman” – 2e liste
  • Sélection du Prix de la littérature arabe 2020
  • Sélection du Prix du roman Fnac 2020