LE DEVOIR, Manon Dumais, samedi 30 janvier 2021


Ce genre de petites choses : père courage et ses filles

« En ce qui a trait aux enfants de mères célibataires, l’Irlande a les mains sales. Entre 1922 et 1998, on estime qu’environ 9000 enfants auraient péri dans 18 foyers gérés par l’État et l’Église, soit 15 % de la population. À la suite de la publication d’un récent rapport de 3000 pages, où sont recueillis les témoignages de 550 pensionnaires de ces blanchisseries de la Madeleine, le premier ministre Michael Martin a présenté ses excuses au peuple irlandais.

S’inspirant de ces histoires d’horreur, Claire Keegan (À travers les champs bleus, 2012) livre Ce genre de petites choses, roman social tout en demi-teintes où elle relate le destin de Bill Furlong, livreur de bois et de charbon, né en 1947 d’une mère de 16 ans, domestique chez une bonne veuve protestante l’ayant gardée sous son aile, et de père inconnu.

À l’aube de la quarantaine, Furlong mène une vie exemplaire et frugale avec sa femme Eileen et leurs cinq filles : « Parfois Furlong, en voyant les filles accomplir les petites choses requises — faire une génuflexion dans la chapelle ou remercier un commerçant pour la monnaie —, éprouvait une joie profonde, secrète, à l’idée que ces filles étaient les siennes. »

À quelques jours de Noël, Furlong découvrira ce que cachent les sœurs du Bon Pasteur dans leur soi-disant blanchisserie. Dès lors, il ne sera plus le même et voudra changer le cours des choses, même si « la part ordinaire de lui-même voulait simplement se débarrasser de cette histoire et rentrer. » Il parviendra même à tourner le dos à la religion : « et lorsque vint l’heure d’aller recevoir la communion, il resta par esprit de contradiction là où il était, dos au mur. »

Avec une remarquable économie de mots, Claire Keegan crée une atmosphère oppressante, évoquant le pouvoir des communautés religieuses sur les petites gens et les difficultés économiques de l’Irlande des années 1980, époque où la jeunesse fuyait à Londres dans l’espoir d’une vie meilleure. À chaque page, on ressent le froid cinglant de l’hiver et la lourde fumée de charbon. Tantôt, on croirait se retrouver chez les Dublinois de Joyce, tantôt, chez les orphelins de Dickens. En résulte un roman dont la simplicité apparente dévoile un drame humanitaire incommensurable. »

★★★

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