L’ACTUALITÉ NOUVELLE AQUITAINE, « Aux tisseuses », Héloïse Morel, le 26 janvier 2022


Place de la Liberté à Poitiers, une maison aux garde-corps noirs et dorés, a abrité l’écrivaine Marie Richeux lorsqu’elle démêlait les pelotes de fils de son histoire matricielle. Trois générations de filles-mères l’amènent à voyager aux archives de Reims jusqu’à l’hôtel-Dieu où sont conservées de remarquables courtepointes brodées de scènes religieuses, du xiiie au xviie siècle. Nul ne sait qui sont les mains tisseuses de ces œuvres remarquables. La fascination dans le livre Sages Femmes de Marie Richeux est dans les interrogations du parcours de ces parturientes, ventres maudits, celles qui donnent naissance en dehors de la norme, par ignorance, par désir. Et cette récurrence, l’arrière-grand-mère, la grand-mère et la mère… Pas à pas, elle interroge ses tantes, consulte les archives, les registres des cimetières, écrit à des historiennes. Cherche dans les nombreuses représentations de l’Annonciation, quelle est l’expression du visage de Marie. L’écrivaine voit d’ailleurs parfois en elle, les traits d’une sorcière, comme sur la couverture du livre de Carlo Ossola.

Le fil des sages femmes s’étire de la Vierge Marie aux filles-mères jusqu’à Marie Richeux elle-même, se regardant prendre connaissance de sa grossesse, la vivre et voir sa fille Suzanne la guider dans les pages : «Elle est où, la maman ?» Marie Richeux se voit grandir dans cette expérience qui l’installe dans la lignée de l’histoire des femmes, celles qui ne sont pas les figures remarquables, celles qui tissent. Et le tissage se mêle à l’enfantement. Les carmélites enfantent parfois en secret ; cloîtrées, elles manient les fils, en silence. C’est ce que raconte l’artiste Sheila Hicks que Marie Richeux croise (sa fille collée contre elle) au hasard d’une rétrospective de cette voyageuse-tisserande-sculptrice… Et c’est aussi de Sheila Hicks et des carmélites dont il est question lorsque l’écrivaine rend visite à l’historienne et anthropologue Nicole Pellegrin dans son jardin poitevin. Passionnée aussi des tissus, des vêtements, de celles qui brodent, elle lui livre : «On a toutes, dans notre généalogie, des femmes qui, pour sortir de leur condition crasse, ont cousu, à la fois pour survivre et aussi pour créer du beau. D’ailleurs, il ne faut jamais oublier cette dimension, elles créaient du beau. Vous, en écrivant, vous continuez, petit point par petit point, d’accord, mais un roman, ça permet de tirer le fil qu’on a choisi, on n’est jamais réductible à ça. Vous êtes aussi, nous sommes aussi et surtout une multitude d’autres choses.»

L’inscription est là, dans le tissu ou dans les tissus du corps humain, cette fille qui se constitue dans le ventre, s’emmêle à une lignée de femmes. Marie Richeux défait la pelote emmêlée, brasse secrètement son histoire familiale et la pose en patchwork dans un tissage commun.

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