ENCRES VAGABONDES, David Nahmias, mercredi 12 octobre 2022


Pour que ses filles, Kessané et sa jeune sœur Tina, nées en France puissent garder un lien avec leurs grands-parents restés en Géorgie, leur mère, Daredjane les accompagne chaque été dans son pays natal. Dans ces années quatre-vingt, l’escale obligatoire par Moscou lors du retour s’avère à chaque fois un vrai calvaire pour la mère et les deux fillettes qui, entre la fouille des valises, le déshabillage, les vexations auxquels s’ajoute le risque de rater le vol, en tremblent d’avance. Heureusement, leur séjour auprès de Bébia, la grand-mère, Babou, le grand-père, et leur cercle familial et amical dans la nature vallonnée de Tbilissi encore accrochée à ses traditions, est un moment si joyeux, chaleureux et riche de découvertes qu’il aide les deux enfants à accepter cette épreuve avec résignation. « Ne plus respirer l’air du Caucase, ne plus entendre les chants de Babou, ne plus déguster la cuisine de Bébia, elle [Kessané] en mourrait. » Daredjane retrouve aussi sur place chaque année sa meilleure amie, Eliko, danseuse à ses côtés à l’époque du ballet de Géorgie. Enfin, c’est là que Kessané adolescente était, en voyant Othar, tombée amoureuse la première fois. « Elle s’examine sans complaisance, de la tête aux pieds. Elle aime bien ses épaules, pas ses bras. Ses jambes, pas ses pieds. Ses seins, ça dépend des jours et des poses qu’elle prend. » Ce premier amour  ajoutera à ces séjours en  Abkhazie un attrait supplémentaire jusqu’à ce que le garçon, un peu plus âgé qu’elle s’engage pour l’indépendance du pays et qu’elle le perde de vue sans toutefois parvenir à l’oublier tout à fait. Quand la guerre d’indépendance de la Géorgie se produit, provoquant la scission rapide et non sans danger de l’Abkhazie et l’Ossétie, Daredjane remet la mort dans l’âme leur séjour au pays natal. Ils y repartiront tous ensemble une dernière fois en 1993, deux ans après la mort du grand-père.

Longtemps, la deuxième partie des vacances d’été était pour les filles l’occasion de sillonner la France pour en découvrir toutes les richesses aux côtés de leurs parents. Le reste de l’année, dans leur maison du Vésinet Daredjane, son époux Tamaz et leurs filles mènent une existence à la française, confortable, empreinte de modernité et d’harmonie. Longtemps, le récit du coup de foudre ressenti par le jeune Tamaz, étudiant en architecture né de parents géorgiens exilés en France en 1921, pour Daredjane venue se produire avec le ballet de Géorgie à Paris, avait été le conte préféré de leurs deux fillettes. Tamaz restera un époux ébloui par la beauté de sa femme, indulgent face à son tempérament bien trempé et foncièrement amoureux.
Si les deux sœurs bien différentes physiquement (Tina ressemblant à sa mère, très brune avec des traits caucasiens alors que Kessané, plus proche du père, a des cheveux raides, ternes et châtains) et de caractère (la petite est une enfant inquiète, jalouse, capricieuse, joueuse, se rêvant danseuse comme sa mère quand l’aînée, obstinée, volontaire, sérieuse, ambitieuse, réalisera son projet de devenir journaliste), étaient très complices et soudées durant leur enfance et leur adolescence, la mort des grands-parents et la fin des vacances géorgiennes, leurs choix personnels et leur existence d’adulte, les éloigneront ensuite sensiblement. Par contre avec Béatrice, la meilleure amie que Kessané encore enfant s’est faite à l’école, les liens ne feront que se renforcer. Béatrice avait ainsi été la seule « étrangère » autorisée à partager un de ces étés magiques en Abkhazie si forts en émotions. Elles avaient fait ensemble leurs études de journalisme et, après que Kassané ait épousé le frère du mari de son amie, elles avaient toutes deux accouché la même année d’une fille. Face à cette relation presque fusionnelle entre les deux femmes, Tina, se sentait volée, exclue, trahie.

C’est au décès de Tamaz rongé par un cancer que la famille va vraiment se fissurer. Cet homme toujours de bonne humeur toujours d’accord pour garder ses trois petits-enfants, qui à l’occasion de Noël ou des anniversaires réunissait toute la famille dans une atmosphère de bonheur partagé, était-il, sans qu’aucune s’en aperçoive, le pilier sur lequel tout reposait ? Sa mort qui semble avoir emporté avec lui l’harmonie passée divisera encore dix ans plus tard la famille en deux clans avec d’un côté, la mère en dépression qui materne la cadette seule à trente-cinq ans avec ses deux garçons et incapable de rebondir après l’accident de ski qui la prive définitivement de la possibilité de faire carrière dans la danse, et de l’autre l’aînée qui, grâce à sa réussite professionnelle habite une belle maison en Provence où elle est prête à accueillir sa mère mais pense nécessaire de bousculer la petite pour qu’elle reprenne sa vie en main. Confites dans le chagrin et ce climat de lamentation qu’elles semblent auto-alimenter ensemble non sans complaisance, Daredjane et Tina, crient à l’injustice du sort qui frappe la jeune femme victime d’une blessure qui brise sa vie et reprochent à l’aînée chanceuse qui a tout réussi de faire preuve d’égoïsme, de dureté et d’indifférence en refusant de l’aider dans son drame, de la soutenir, de compatir, jusqu’à les abandonner sans état d’âme, seules face à l’adversité. « L’incompréhension constante érigée entre elle et l’entité que formaient désormais Daredjane et Tina l’épuisait. L’amour inconditionnel de sa mère pour sa sœur était une entaille inguérissable. » « Empoisonnée au quotidien par le venin que toi et Tina distillez. […] je n’ai pu ni pleurer papa, ni Béatrice, ni Bébia, ni Babou. […] Je voulais ma mère solide, pouvoir continuer à m’appuyer sur elle […mais] tu as cessé d’être ma mère à la mort de papa. »

Dans ce roman familial, nous suivons Kessané, la narratrice, de ses souvenirs d’enfance à sa vie d’adulte entre l’Abkhazie et la France. C’est une femme intelligente et exigeante qui se définit par sa détermination, son intransigeance, sa combativité, son goût pour le mouvement et son aptitude à la vie. Loin des reproches que lui adresse sa mère elle sait aussi se montrer sensible et attentive aux autres et donner des marques d’affection (à Eliko et Tamaz face à la maladie, à ses grands-parents vieillissants, aux enfants de Tina ou Béatrice livrés à eux-mêmes), et ce n’est pas par désintérêt ou égoïsme qu’elle bouscule sa sœur mais pour l’aider à grandir et à voir la réalité en face, lui éviter de couler à pic en entraînant ses deux garçons avec elle. C’est un personnage de femme forte moderne, dynamique et positif. Le deuxième personnage important est bien sûr Daredjane. C’est une femme complexe, douée, volontaire, déchirée entre deux pays et deux cultures. Si la décision d’amener chaque été ses enfants en vacances en Géorgie motivée par le légitime désir qu’ils apprennent à connaître leurs grands-parents et leur culture malgré les circonstances politiques locales difficiles et sans la présence de son mari révèle un caractère audacieux et courageux, son constat que « la séparation et l’inquiétude ravivaient la flamme » dévoile aussi les calculs d’une amoureuse exigeante. On peut ensuite aisément imaginer l’effondrement qui a été le sien à la mort de Tamaz, le vide qu’il a laissé et le duo toxique que la mère a aussitôt formé avec Tina pour échapper à la solitude, avoir à nouveau prise sur quelqu’un tout en entretenant sans répit le feu de sa douleur. Comme l’exprime Kessané : « Sans doute as-tu trouvé un bénéfice à t’accrocher à ta peine, à nourrir ta fureur ». Contrairement à Tina, éternelle petite fille subjuguée par la forte personnalité de sa mère et son aînée, qui a bien du mal à s’affirmer, Tamaz, mari et père lumineux, tendre, intelligent et plein de fantaisie, apporte sa gaîté au récit et joue par sa disparition un rôle pivot dans le roman. Les autres personnages secondaires comme Bébia et Babou, ces grands-parents emblématiques de l’enfance dont la disparition n’est pas sans impact sur l’histoire, celui d’Eliko, l’amie géorgienne de Daredjane qui de façon intergénérationnelle trouve aussi place dans l’univers de Kessané et de sa fille, celui d’Othar, premier amour de Kessané ressurgissant lorsqu’on ne l’attend plus, font bien plus que de la figuration, trouvent une vraie place dans le récit et apportent diversité et rythme au roman.

À travers la vie de ces personnages, c’est la famille, les relations mère-filles, la rivalité entre sœurs et l’amour qui s’illustrent dans ce récit intime. On y découvrira une fois de plus que chacun des membres vit et interprète les événements ou situations à sa manière et en garde un souvenir personnel lié à son propre ressenti. Le sujet du deuil prend ici une place majeure. Si le décès du père est bien évidemment central dans ce récit, celui de Babou puis plus tard celui de Bébia qui l’avait fait réfléchir sur le décalage d’appréciation concernant ce sujet dans les deux cultures, le cancer qui emporte Beatrice, l’amie d’enfance et de toujours, sont des blessures encore vives dix ans plus tard. « Parfois j’ai l’impression d’avoir traversé ces dix dernières années sans les avoir vécues […] vous me les avez volées. Comme vous m’avez pris la douleur de mes deuils. » Ainsi fragilisée, Kessané s’angoisse même à la seule idée de perdre bientôt Eliko que la maladie condamne à court terme. Mais le deuil ici est aussi celui de l’enfance, du pays abandonné ou de l’amour perdu, qui teintent le roman d’une nostalgie plus douce. Tout est inextricablement lié et Kessané a l’intuition que pour sa mère l’effacement de son pays d’origine et la perte de son mari s’étaient conjugués pour détruire définitivement sa famille et son passé en la poussant vers la dépression.

Cette histoire de famille écrite sur fond d’exil et de guerre nous renvoie aussi inévitablement à la fin de l’URSS et à l’histoire politique agitée de la Géorgie sur ces quarante dernières années, ce qui n’est pas sans faire écho à ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine. Tout en nous livrant à travers les souvenirs souvent très sensoriels de Kessané certains pans de la culture et des traditions (notamment culinaires) d’Abkhazie, ce sont aussi et surtout les traces que le déracinement de l’exil ou le déchirement entre deux cultures peuvent laisser chez ses personnages que traque et observe Kéthévane Davrichewy. « Parfois, il lui semble être la gardienne d’un trésor caché […] Elle revoit la clarté surnaturelle de l’aube en Abkhazie. […] Le mal de l’Abkhazie la poursuivra, comme il poursuivra sa mère et sa sœur, et elles sont incapables de se consoler mutuellement. » Le choc culturel ressenti par les deux filles de Daredjane entre cette France où elles sont nées et le pays des origines de la mère où elles retournent tous les ans pour les vacances est décrit ici tantôt avec la naïveté parfois cocasse de l’enfance tantôt avec réflexion et profondeur selon les passages et les sujets. L’autrice évoque aussi brièvement la présence d’une petite communauté géorgienne au Vésinet qui a incité Daredjane et Tamaz à s’y faire construire leur maison pour que la femme s’y sente moins éloignée des siens.

L’utilisation alternée du présent et du passé qui permet à l’autrice d’éclairer les raisons de ce désamour à la lumière des souvenirs sensuels et heureux du passé en y traquant les silences et les failles qui annoncent l’effondrement de Daredjane, l’écriture fluide et délicate qu’elle y utilise, rythment avec vivacité le récit et apportent à ce roman chargé d’émotions une certaine légèreté. La déclaration apaisée de Kessané à la toute dernière page, « Je porte en moi la mère merveilleuse que tu as été. Elle demeure. Je me souviens que nous nous aimions », sur fond de clin d’œil à la chanson de Joe Dassin nous renvoie non sans une certaine douceur au titre nostalgique du roman.

Entre le roman familial sur fond d’exil et de guerre aux résonances très actuelles et le récit d’enfance à la fois subtil et fort dont les personnages possèdent une incroyable présence, Nous nous aimions de Kéthévane Davrichewy est un pur bijou à découvrir absolument.