LES ÉCHOS, Philippe Chevilley, jeudi 15 septembre 2022


« Sa préférée » : les cimes du mal

Le prix du roman FNAC 2022 a été décerné à l’ouvrage fulgurant de Sarah Jollien-Fardel. L’histoire d’une jeune montagnarde du Valais qui cherche désespérément à se reconstruire, après avoir été persécutée pendant toute son enfance par un père monstrueux. Un manifeste contre la violence et la tyrannie des hommes.
Les lecteurs de la FNAC aiment les sensations fortes. Déjà le prix 2021, « Le Fils de l’homme » de Jean-Baptiste Del Amo, montrait que la montagne était tout sauf un havre de paix et qu’il fallait se méfier des pères. Le prix 2022 est encore plus radical, en conjuguant ces deux thèmes au féminin. « Sa préférée » de la journaliste suisse Sarah Jollien-Fardel (encore une belle découverte de l’éditrice Sabine Wespieser) est un premier roman âpre et fulgurant comme un torrent furieux, une histoire de la violence qui peine à trouver sa résilience.
Jeanne, la narratrice, habitante d’un petit village du Valais, a été élevée dans la peur d’un père alcoolique, un monstre qui n’hésite pas à brutaliser régulièrement sa femme et ses deux filles. Même sa « préférée », Emma, dont il abuse sexuellement à plusieurs reprises et qui finira par se suicider. L’écrivaine raconte ces années d’horreur puis la tentative de reconstruction de Jeanne, qui après des études en internat part vivre à Lausanne. Elle qui n’a jamais connu l’amour essaie de se consoler dans les bras de jeunes femmes – l’une toxique, Charlotte, l’autre bienveillante, Marine – puis dans ceux d’un homme doux, Paul.

Pas de pardon
Mais la colère reste intacte, intense. Parce qu’il n’y a pas de pardon possible pour le père violeur, cet être vil qui a condamné sa famille à la misère (alors qu’il gagne à peu près sa vie en tant que chauffeur routier), à la souffrance physique et morale, au désespoir. Sarah Jollien-Fardel ne dévie pas de sa route, évite l’apitoiement, la tentation du mélodrame. Elle met sans concession en lumière la violence des hommes, leur tyrannie et leur lâcheté (tout le monde sait au village mais ne dit mot). Avec subtilité, elle décrit l’isolement, la déprime et la beauté de ces petits villages haut perché. En parallèle, elle fustige la bourgeoisie suisse bien-pensante installée au bord du lac et son mépris de classe.

Sa plume ne se complaît pas pour autant dans l’encre noire. Sarah Jollien-Fardel distille quelques jolis moments de tendresse apaisée : quand Jeanne nage dans le lac Léman, quand elle partage de rares moments de complicité avec sa mère, quand elle étreint ses amantes et son amant. Des shoots d’oxygène qui rendent plus brûlante encore la saine colère de ce livre ardent. N’attendez pas d’épilogue rassurant. A force de trop de douleur, il y a des montagnes qu’on ne peut pas gravir. Puisse « Sa préférée » contribuer à lever l’omerta sur ces maris et pères qui battent, violent et tuent. La voix de Sarah Jollien-Fardel n’a pas fini de résonner, bien au-delà des cimes du Valais.