LESECHOS.FR, Philippe Chevilley, mercredi 18 mars 2020


« L’Annexe : l’espionne qui aimait trop les livres »

« Dans le roman de Catherine Mavrikakis, l’exfiltration d’une espionne dans un étrange appartement refuge devient prétexte à une fabuleuse joute littéraire, doublée d’une ode au courage et à l’innocence, symbolisés par la figure d’Anne Frank.

Dans son premier roman, Deuils cannibales et mélancoliques, paru en 2000, Catherine Mavrikakis convoquait les fantômes du sida ; dans Le Ciel de Bay City, en 2009, ceux de la Shoah ; et dans La Ballade d’Ali Baba, en 2014, celui de son père, tout juste défunt. Dans L’Annexe, son dernier opus, plane l’ombre gracile et triste d’Anne Frank, mais pas seulement : derrière le destin tragique de la jeune fille, retracé dans son bouleversant journal, se bouscule une cohorte de fantômes jaillis de la littérature et du cinéma. L’écriture et la lecture comme bouées de sauvetage pour les vivants noyés dans les eaux noires du monde…

L’écrivaine montréalaise cosmopolite – née à Chicago d’une mère française et d’un père grec – a imaginé une héroïne de fiction bien dans l’air du temps (des thrillers et des séries) et en même temps très singulière. Anna est une espionne quadragénaire sans scrupule, mais dotée d’une étonnante culture livresque. Alors qu’à Amsterdam, elle visite pour la énième fois la maison d’Anne Frank, elle s’aperçoit qu’elle est suivie. La conclusion expéditive de sa dernière mission lui a valu d’être repérée par l’organisation ennemie. Exfiltrée d’urgence, elle est confinée dans un grand appartement, situé dans une métropole qui ressemble fort à Montréal.

Cette « annexe » en apparence cosy, où elle est désormais recluse avec neuf congénères, est gardée par un étrange majordome homosexuel cubain, fou de littérature, qui, d’emblée, l’affuble du nom d' »Albertine », l’héroïne de Proust. Méfiante, mais excitée par la perspective de renouer avec sa passion de jeunesse pour les livres, elle entre dans son jeu et rebaptise à son tour les habitants de l’annexe avec des grands noms de la littérature. Son gardien a une personnalité polymorphe : tour à tour Celestino (personnage de Reinaldo Arenas), Charlus, Molina (le traître du Baiser de la femme araignée), Otto – comme le père d’Anne Frank.

En tout, l’ouvrage comporte plus d’une soixantaine de références littéraires et cinématographiques. Catherine Mavrikakis orchestre un grand bal de spectres héroïques, dont elle tire une intrigue romanesque mouvante et mirifique. Dans son annexe-bibliothèque où la mort rôde, la femme d’action, devenue reine de fiction, est embarquée dans une lutte à mort avec son geôlier érudit, tour à tour ami, père et bourreau. Pour le vaincre, s’échapper et revivre, l’arme de la littérature ne lui suffira pas. Il lui faudra renouer avec le courage de l’action et surtout avec l’innocence. Pour peu qu’Anne Frank veuille bien être son ange gardien. »