LIVRES HEBDO, Olivier Mony, avril 2021


« L’assassin assassiné

Fiona Kidman livre avec Albert Black le roman vrai d’un jeune Irlandais condamné à la peine de mort dans la Nouvelle-Zélande des années 1950.

Vous vous souvenez de cette chanson ? L’Assassin assassiné ?
Paroles de Jean-Loup Labadie, musique et interprétation de Julien Clerc. 1980, avant que la peine capitale ne soit abolie en France. Si je demande qu’on me permette / À la place d’une chanson / D’amour peut-être / De vous chanter un silence / C’est ce souvenir qui me hante / Lorsque le couteau est tombé / Le crime a changé de côté / Ci-gît ce soir dans ma mémoire / Un assassin assassiné… Les plus mélomanes de ses lecteurs y penseront sans doute à la lecture d’Albert Black, sixième livre traduit (tous chez Sabine Wespieser) de la si talentueuse romancière néo-zélandaise Fiona Kidman. Car il s’agit bien d’un roman, même si c’est un roman vrai, inspiré à l’auteure par un fait divers bien réel, le meurtre dans un bar d’Auckland par ledit Albert Black, jeune Irlandais du Nord de 20 ans, exilé aux antipodes, d’un de ses congénères exilé comme lui et même d’un an plus jeune, qui, lecteur de Mickey Spillane, se faisait appeler Johnny McBride. Il apparaît à la lecture du livre qu’Albert Black était au mauvais endroit et au fond à la mauvaise période. En effet, en cette année 1955, le gouvernement du pays d’adoption des deux jeunes gens, rétablissant au passage la peine de mort, se lance dans une féroce campagne anti-immigration, stigmatisant la vague de violence que celle-ci est censée avoir engendrée… Un procès aura donc lieu et, même si la question de la préméditation ne peut être établie, il n’est pas sûr, vu le contexte social et politique que cela profite à l’accusé, ni ne lui épargne la pendaison au petit matin dans la cour de sa prison.
Fiona Kidman ne donnera la réponse qu’à la toute fin de son livre. Elle a longtemps et précisément enquêté sur cette affaire qui a marqué les mémoires dans son pays natal, allant jusqu’à retrouver non seulement les nombreux articles de presse qui lui ont été consacrés, mais aussi les témoins encore vivants de l’époque.
Toute sa force est d’être parvenue à transformer ce matériau en un récit profondément romanesque sans jamais attenter à la vérité des faits. Revivent alors sous nos yeux non seulement ce jeune garçon largement dépassé par son acte et ses conséquences, mais aussi sa mère éplorée restée à Belfast, les quelques amis qu’il a pu se faire entre Wellington et Auckland, la jeune femme qu’il aimait et qui sans doute le lui rendait bien. Nul doute que cette tragédie aura contribué à la révision de la condamnation actuellement en cours par une équipe de juristes. Entretemps, un enfant est passé et aujourd’hui la littérature aussi. »