NEW SPANISH BOOKS, Serge Mestre


« […]– Le récit des dernières années de la vie de ce grand écrivain [Lorca] révèle un caractère qui ensorcelait ses amis, son public, ses compagnons de la Barraca : quelle est selon vous la cause de cette impressionnante capacité d’attirer l’intérêt et les passions ?

Serge Mestre – Le Duende bien sûr ! Comme il le disait dans sa fameuse conférence donnée à Cuba Théorie et jeu du duende : “La véritable lutte est avec le duende“, avant d’ajouter quelques lignes plus loin : “Pour chercher le duende, il n’y a ni route ni exercice. On sait juste qu’il brûle le sang […].”

Lorca était un être simple et complexe à la fois, comme tous les êtres simples et frais, il n’avait tout simplement pas de bornes et son œuvre comme sa vie est rythmée par la fraîcheur et la générosité, par la mort aussi, l’obsession qui le rongera sa vie entière : ne dit-il pas dans la même conférence, “le duende, il faut le réveiller dans les dernières chambres du sang” ?

Le duende niche là où la tension est sur le point de rompre, mais comme le roseau il plie, entre le vécu et la mort. Tout Lorca est un roseau qui avale le vent, la bourrasque et ne répète jamais sa ligne élancée, qui la multiplie, comme le duende, parce que “le duende ne se répète pas comme ne se répètent pas les formes de la mer dans la bourrasque”, elles se multiplient a-t-on envie d’ajouter.

Il y a de quoi fasciner ses compagnons, non ?

– Un sujet qui découle du récit est la relation entre la culture et le politique : quel est votre point de vue à ce sujet ?
S.M. – Dire que sans culture, il est impossible d’accéder à la démocratie et à l’égalité des citoyens, c’est enfoncer les portes ouvertes, bien entendu. Mais mettre en œuvre l’accès à la culture, c’est une autre paire de manches où intervient forcément le politique, autrement dit, la politique des gouvernements et le politique que chacun porte en soi.

En cela Federico García Lorca et la compagnie de La Barraca ont fait preuve d’un engagement exemplaire en 1936, en Espagne, en trempant les mains dans le cambouis, comme on dit, et en parcourant les chemins de leurs pays pour faire venir la culture jusque dans les villages les plus éloignés, avec des pièces qui ébranlaient quelque peu les certitudes des habitants, mais ne comprenaient pas toujours l’intérêt de la démarche.

Et c’est parce que culture et éducation font bon ménage que la deuxième république avait troqué l’enseignement qui était réservé auparavant à l’Église pour celui des instituteurs de la République, qui se chargèrent en plus de leur travail quotidien d’animer les missions pédagogiques.
Culture et éducation, c’était un beau programme. Mieux que dictature et répression, non? […]

– Votre livre est-il un hommage à la mémoire des vaincus ?
S.M. – Absolument ! Ce qu’il y a eu de terrible en Espagne, qui en porte encore lourdement les séquelles et qui n’a jamais réglé ce problème, c’est que Franco ne s’est pas contenté de gagner la guerre civile en 1939, il a tenté d’effacer les vaincus de la mémoire collective du pays et, d’une certaine façon, il y est arrivé. Mais on ne peut pas impunément voler l’Histoire d’un individu : les générations qui viennent voudront savoir qui étaient leurs grands-parents, ils voudront connaître leurs aspirations, s’ils étaient vraiment les criminels que les franquistes décrivent, ils voudront tout simplement savoir d’où ils viennent et il ne manque pas de corps et de mémoire à déterrer en Espagne. […] »