SUD-OUEST DIMANCHE, Olivier Mony, dimanche 20 septembre 2015


« Moses, Abraham, Felix et les autres »

« Au départ, il y a deux hommes : un grand-père et son petit-fils. Il y a aussi, deux siècles et demi plus tard, un peu perdue à Berlin, une femme. Qui s’intéresse à eux, Moses Mendelssohn (1729-1786), philosophe juif des Lumières et Felix Mendelssohn (1809-1847), compositeur. Et à celui entre eux que la postérité oublia, fils de l’un, père de l’autre, Abraham, un banquier. Cette femme est d’un genre un peu spécial, du genre qui écrit. C’est un magnifique romancière ; elle s’appelle Diane Meur et avec La Carte des Mendelssohn, elle nous offre le livre le plus rigoureusement fou, le plus séduisant et monstrueux à la fois, de cette rentrée littéraire.

Car très vite, il apparaît à l’écrivain qu’il est illusoire de s’en tenir au seul fil généalogique, qu’il faut à chacun redonner la dignité d’une biographie propre, qu’il n’y a pas deux ni même trois Mendelssohn, mais des centaines, artistes et géomètres, juifs, protestants et catholiques, sur presque chaque continent […] et une seule femme donc, pour embrasser cette parfaite confusion, donner du sens à ce qui peut-être n’en a pas. Diane Meur regimbe d’abord devant l’ampleur de la tâche, puis s’y abandonne tout à fait, nantie de l’obstination des désespérés, de gommettes et de crayons de couleur pour réaliser dans son salon une immense carte de tous ces Mendelssohn, qui n’oublie personne, surtout pas son propre égarement. […]

Car c’est par ce qui pourrait le rendre insupportable, le narcissisme dévoyé de l’autofiction, que La Carte des Mendelssohn est un si beau livre. Diane Meur ne se contente pas en orfèvre reconnue d’un roman historique authentiquement littéraire, de son cher sujet. Véritable centre de gravité d’un récit qui menace presque à chaque page de passer par-dessus bord, elle s’y met en scène. Mieux, “s’y joue la peau”, exposant avec une douceur poignante et rageuse à la fois, ses doutes d’écrivain et de femme. Le reste, qui est tout aussi beau, vient de surcroît. C’est-à-dire, autour d’une structure rhizomatique qui doit plus à Internet qu’à un arbre généalogique, l’ample réflexion sur les déterminismes familiaux et religieux qui, comme par hasard, constituent le décor triste de notre quotidien.C’est-à-dire ,ce portrait par une romancière belge ayant longtemps vécu à Berlin et Paris, traductrice de l’allemand et de l’anglais, de ce qui apparaît quand même comme la fin d’un certain rêve européen. C’est-à-dire, une proposition de livre, ouverte à tous les vents du savoir et d’une érudition joyeuse. »