WWW.TELERAMA.FR, Christine Ferniot, jeudi 12 mars 2020


« Catherine Mavrikakis, la fantaisie des fantômes »

« L’écrivaine québécoise place les morts au cœur de ses romans. Mais “le rire est plus fort que tout”, dit-elle. Alors ses drames, souvent autofictifs, sont habilement baignés d’humour et de grotesque. L’Annexe, son nouveau livre, paraît aux éditions Sabine Wespieser.

À l’écouter parler de littérature avec une animation pimpante, on n’imaginerait pas que la vie de Catherine Mavrikakis est peuplée de fantômes. Pourtant, les indices sont nombreux et figurent dans tous ses romans, depuis le premier, Deuils cannibales et mélancoliques (2000), judicieusement réédité chez Sabine Wespieser en même temps que paraît sa nouveauté, L’Annexe. Vingt ans séparent donc les deux livres, mais on y retrouve cette même fascination pour les morts qui continuent de la hanter.

Deuils cannibales et mélancoliques fut écrit sous le signe du sida et des cadavres si nombreux qui dansaient autour de la narratrice – son quotidien, c’était un enterrement à programmer, une tombe à fleurir, un ami à pleurer… Déjà, dans ce récit autofictionnel, l’ironie grinçante de l’autrice québéquoise était à l’œuvre à chaque page, tout comme la révolte contre l’obscurantisme du monde et sa loterie morbide. Aujourd’hui, avec L’Annexe, nous voici dans un premier temps à Amsterdam, et en particulier dans la cachette où Anne Frank se réfugiaavec sa famille, avant la déportation. Dans cet étroit lieu de mémoire, nous faisons la connaissance d’Anna, espionne rapidement exfiltrée à Montréal en compagnie d’obscurs personnages. Là encore, le fantasque croise le drame et tout le livre est porté par la littérature, comme un hommage aux œuvres indispensables à notre survie.

Si, à Montréal, Catherine Mavrikakis enseigne aujourd’hui la création littéraire à l’université, elle précise que chez elle, dans son enfance, il n’y avait quasiment pas de livres, et que l’école et la bibliothèque l’éduquèrent au jour le jour. Elle rend donc hommage aux œuvres et aux auteurs qui l’ont nourrie : à la fin de son roman, elle les cite tous, donnant envie de filer chez le libraire pour acheter aussi bien les ouvrages d’Elfriede Jelinek que ceux de Mme de Sévigné ou E.M. Forster, Anna Akhmatova ou Léon Tolstoi. La lecture de L’Annexe devient une gourmandise, un jeu de piste mais aussi une oeuvre de salubrité devant le quotidien qui ne fait pas de cadeau. […] »