BLOG DE MICHEL VOLKOVITCH, n° 144, septembre 2015


« Brèves »

« Diane Meur sait que le passé est une corne d’abondance, une source inépuisable d’histoires pour l’écrivain qui sait chercher. Dans La Carte des Mendelssohn, elle s’attaque à un sujet énorme : explorer la très nombreuse descendance de Mendelssohn. Non pas de Felix, le compositeur célèbre, mais de son grand-père Moses, homme remarquable, philosophe apôtre de la tolérance, surnommé le “Voltaire allemand”. Moses l’intéresse à cause de tout ce qu’elle sait de lui, et son fils Abraham (père de Felix), au contraire, à cause du peu que l’on sait, qui lui permet d’imaginer. On est là dans un balancement éternel entre l’Histoire (les sources sont nombreuses) et la fiction, et l’auteure aurait pu se contenter de dérouler, avec toute son intelligence et sa verve, multipliant les anecdotes, les personnages pittoresques et attachants — à savoir, outre les susnommés, l’écrivain Chamisso inventeur de Peter Schlemiel, l’homme qui a perdu son ombre, Fanny sœur de Felix, excellente compositrice auquel le brillant frangin fit de l’ombre, et tant d’autres —, dans une sorte de grouillement vertigineux, avec un fil conducteur tout de même : la filiation, l’identité et la perte de celle-ci. Moses était juif, donc traité comme un paria, et ses descendants ont peu à peu renié le judaïsme, gagnant le respect et perdant leur ombre comme Schlemiel.

Mais ce n’est pas tout : Diane Meur a compris en cours de route qu’elle ne devait pas seulement écrire le “roman des Mendelssohn”, mais aussi le roman vécu de [sa] recherche sur les Mendelssohn. L’écriture de ce livre, en effet, est une aventure, qu’il eût été dommage de ne pas partager. Dans un livre d’histoire, l’historien n’est-il pas, qu’il l’admette ou non, l’un des personnages principaux ?

J’étais en train de me perdre dans ce dédale, de me perdre absolument : non pas comme l’aventurier qui ne trouve plus son chemin et désespère de ressortir un jour à l’air libre, mais comme celui qui a bel et bien oublié l’air libre, en vient à penser que sa vie est là, dans ces sombres boyaux et, au lieu d’avancer en se tenant toujours au mur de droite, pose son barda par terre, éclaire la paroi peinte, et s’absorbe bienheureusement dans l’étude des pigments.

À cela près que ce livre où l’auteur s’enferme et nous enferme est en même temps on ne peut plus ouvert : ce dédoublement du récit l’élargit, accroît le vertige, car, écrit l’auteure, l’histoire d’une famille ne m’intéresse que si elle devient l’histoire du monde.

J’ai dit naguère ici même tout le bien que je pensais de Raptus et des Villes de la plaine, deux des précédents romans de Diane Meur ; celui-ci les dépasse encore. »