WWW.ONLALU.COM, Nathalie Six, septembre 2015


« Être écrivain, c’est prendre des risques »

« Tête chercheuse insatiable, Sabine Wespieser a déniché Eka Kurniawan par l’entremise d’un autre de ses auteurs, Tariq Ali. Elle a été séduite par la qualité d’écriture et “l’impeccable construction” de ce roman qui se lit comme un polar psychologique. Sa spécificité tient au fait que le meurtrier est connu dès la première page. Margio, un jeune homme réputé calme, a mordu sauvagement au cou Anwar Sadat, le laissant presque décapité. Quand on lui demande pourquoi il a tué cet homme, Margio explique que ce n’est pas lui mais un tigre blanc qu’il abrite à l’intérieur de lui depuis des années. Au-delà de son suspense et de ses qualités littéraires, ce livre est aussi une ouverture sur un pays et sa culture méconnue en France. Rencontre avec un écrivain modeste et non moins bourré de talents.[…]

N. S. – L’Homme-Tigre raconte l’histoire d’un jeune homme, Margio, arrêté pour un meurtre particulièrement atroce et sanguinaire. Ce récit s’inspire-t-il d’un fait réel ?
E. K. – Dans la mythologie indonésienne, le tigre est un peu différent de celui que j’ai mis en scène dans mon livre qui est blanc. En Indonésie, il existe en effet une croyance qui dit que les gens peuvent abriter en eux un tigre. La première fois que l’on m’en a parlé, j’étais étudiant. J’étais dans ma chambre et j’ai entendu un drôle de bruit dans celle de mon voisin, comme s’il se battait avec quelqu’un. Je suis allé toquer à sa porte et il m’a expliqué que c’était son tigre : il était sorti de lui et avait rugi. Il m’a dit cela naturellement, je n’ai pas contesté sa version.
N. S. – Le tigre blanc à l’intérieur de Margio était celui de son grand-père. C’est à la fois un animal familier, protecteur, mais c’est aussi incontrôlable et dangereux. Est-ce une métaphore de la colère ?
E. K. – Le tigre est un symbole psychologique : il protège celui qui l’abrite et peut tuer les personnes qui mettent en danger son propriétaire. C’est le signe d’une colère qui explose. Dans le cas de Margio, son tigre blanc est à l’exact opposé du caractère du jeune homme.
N. S. – Certains lecteurs ont pu voir dans la colère du tigre, un message politique. Est-ce exact ?
E. K. – Chacun peut interpréter ce qu’il a envie de voir dans mon roman. Quand j’ai écrit ce roman, en 2004, Soeharto n’était plus au pouvoir depuis 1998. La colère du tigre peut être lue comme la révolte du peuple indonésien contre son dictateur même si ce n’était pas mon intention quand j’ai écrit mon roman. J’ai davantage voulu m’attacher à décrire le carcan familial et l’autoritarisme brutal du père de Margio. En ce sens,L’Homme-Tigre est un roman social et psychologique. […] »