CAUSETTE, Christine Chaumeau, juin 2014


« Au nom de tous les siens »

« Roman après roman, dont le dernier, Les Collines d’eucalyptus, est sorti en janvier, Duong Thu Huong s’est imposée comme une figure majeure de la littérature contemporaine. En 2006, le succès de Terre des oublis est fulgurant. Couronné par le prix des lectrices de Elle, ce pavé de 800 pages s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires. Duong Thu Huong sourit quand on lui parle de sa réussite et de son génie d’écrivain. C’est à vous de juger, dit-elle. Moi, je suis dedans. Je ne fais que remonter la trace de l’histoire de mes personnages. Ils m’emmènent.

Dans ses textes, Duong Thu Huong redonne vie à ceux qu’elle appelle ses fantômes. Elle parle notamment de ces hommes ou de ces femmes qu’elle croisait quand elle allait à l’école à 8 ans, après la guerre d’Indochine. Spoliés de leurs terres et désignés comme ennemis du régime communiste naissant, ils préféraient se pendre ou poser leur tête sur la ligne de chemin de fer. J’écris pour eux. Ils n’ont pas eu la chance de connaître l’amour, la douceur d’un baiser. La littérature est une façon de les aider à crier leur douleur depuis l’au-delà. […]

Dans Les Collines d’eucalyptus, elle décrit l’emprise qu’un être peut avoir sur un autre, au-delà de la raison. Ce qu’elle a vécu se reflète dans le sort de l’un des personnages, Tiên Lai, homosexuel, contraint de se marier avec une femme prête à tout pour le posséder, même à mourir. Littéralement, de l’amour fou. […]

Son style limpide accompagne le lecteur au fil des pages de ses épais romans, comme une conteuse ensorcelle les enfants des heures durant. On ne se lasse pas de ces histoires entremêlées où se croisent des personnages aux destinées liées. Comme un théâtre grec avec l’action au cœur et le chœur des villageois qui commente, résume Phuong Dang Tran, son traducteur, dans une belle formule. Dans ses livres, Duong Thu Huong recrée un Viêt Nam des villages, aux habitants attachants, respectant la tradition et l’honneur de la famille. La nature sauvage ou domestiquée, qu’elle décrit avec une puissance rare, joue un rôle central. Tour à tour, les montagnes, le vent, la brume sont des alliés ou des présences inquiétantes. Aves les protagonistes, on sent l’odeur des fleurs de pamplemoussiers ou celle, plus âcre, des écorces d’eucalyptus. On vit avec Bôn, le soldat de Terre des oublis, perdu, cerné par une jungle organique qui l’enserre, l’emprisonne et le préserve. Un style qui sent l’humus, enraciné dans la terre vietnamienne. Un style qui sait aussi se faire sensuel quand elle décrit avec finesse les troubles de l’âme et des sentiments. »