LA CROIX, Stéphanie Janicot, jeudi 14 janvier 2021


« Deux maisons isolées dans la campagne. Une nuit, les sirènes retentissent, une armada policière débarque dans la cour de l’une d’elle. À la fenêtre de l’autre, un homme assiste, ébahi, à l’arrestation de ses voisins, Guy et Chantal. La scène inaugurale est magnifiquement cinématographique. L’auteure a de qui tenir. Mère scénariste, père et frère cinéastes. Elle-même a beaucoup travaillé pour le cinéma, et cela se sent tout au long du roman qui défile comme un film noir, ancré dans la province française.

Afin de renforcer la proximité du lecteur avec la progression dramatique, la narration, celle de Thierry, le voisin témoin, est à la première personne. Longtemps, il demeure incrédule, insiste auprès du policier venu l’interroger : “Ils sont discrets et Guy est toujours prêt à rendre service.” Comme toujours, le criminel était un voisin charmant. Pour Thierry, le choc va bien au-delà de cette mauvaise surprise. Guy était son ami. Et même, son seul ami. Certes, Thierry a des collègues de travail à l’usine, une épouse qu’il aime et un fils expatrié au Vietnam, mais l’événement, qu’il vit comme une trahison, va entrer en résonance avec des chocs très anciens.

Dans un premier temps, il va devoir s’approprier cette nouvelle histoire. L’ancienne racontait la solidarité et l’amitié. Thierry a aidé Guy à creuser un trou (soi-disant “pour son tout-à-l’égout”), à réparer une fenêtre, à bricoler une cabane dans la forêt, sans jamais s’étonner. Son épouse, Lisa, a prêté un drap à Chantal, donné du sucre pour faire un gâteau, dansé avec Guy lors d’une soirée. À présent, il doit “refaire l’histoire” : la fenêtre brisée par une jeune fille tentant de s’échapper, le drap retrouvé autour d’un corps enterré, la cabane qui a servi de geôle pour les victimes, les gâteaux pour les attirer. La dépression de Chantal, les disputes du couple, tout trouve peu à peu une nouvelle signification qui enfonce Thierry dans un abîme sans nom.

Malgré l’abjection, Thierry peine à lâcher son “ami”. Tout cela ne peut être vrai. Tandis que son univers, si patiemment construit, vole en éclats, Thierry résiste comme s’il tentait de se punir de sa naïveté. Par son comportement, il s’exclut de tout ce qui le tenait, son emploi, son mariage, son avenir.

Pourquoi cet événement trauma- tique résonne-t-il aussi fort en lui ? C’est tout ce chemin que l’auteure nous invite à parcourir avec Thierry. Déjà, son précédent roman, Roissy, qui mettait en scène une SDF dans l’aéroport parisien, mêlait le tableau social au parcours intime. Avec L’Ami, Tiffany Tavernier confirme qu’elle excelle à transformer les faits de société en introspection psychologique. Comment interférons-nous avec la réalité de notre époque ? Pourquoi certains d’entre nous sont-ils plus susceptibles que d’autres de perdre pied ? Une manière fine et salutaire d’interroger notre place dans le monde et notre perception de celle-ci. »