LA VIE, Marie Chaudey, jeudi 21 janvier 2016


« Portrait d’une romancière de lignée géorgienne »

« Il lui a fallu attendre son cinquième roman pour oser s’attaquer à Joseph, le héros légendaire de la tribu paternelle. Pourtant, depuis ses débuts en littérature, Kéthévane Davrichewy tourne autour du pot familial géorgien. Mais elle a d’abord baguenaudé du côté maternel – le clan dit des “mencheviks” –, s’inspirant d’une généreuse grand-mère (pilier de La Mer Noire) ou d’une fratrie en bisbille (Quatre murs), avant d’entrer cette fois-ci dans le dur, grâce à un arrière-grand-père pas piqué des hannetons. […]
Il est mort quand elle avait 10 ans, sans qu’elle l’eût jamais rencontré. Il était déjà l’absent, face sombre, l’aïeul insaisissable et trouble, l’être dur et inflexible qui avait abandonné ses fils et sa descendance, gardé ses distances avec la famille et les exilés, écrit des mémoires grandiloquents intitulés Ah ! Ce qu’on rigolait bien avec mon copain Staline, ça ne s’invente pas… Il ne verrait même pas leur publication et s’éteindrait en 1975 dans la triste solitude de son deux-pièces.
Il a fallu que la romancière tombe un jour sur Charles Aznavour à un salon du livre. Le chanteur, au père arménien né en Géorgie, avait croisé le vieux Joseph et s’interrogeait sur le flou du nom de famille, Davrichachvili à l’origine, changé en Davrichewy, mais aucune explication n’a été trouvée à ce jour par Kéthévane. Il a fallu que son fils aîné grandisse, pour devenir à l’adolescence le troublant portrait craché de l’aïeul […], pour que la romancière se penche sérieusement sur l’ADN côté Joseph.
Son legs à elle, c’est l’écriture qui fait vibrer plus fort la vie, les fictions qui permettent de pimenter l’ordinaire. […]
En croyant faire le roman de Joseph, pour lequel je me suis énormément documentée sur l’histoire de la Géorgie quasi féodale du XIXe siècle et la genèse de la révolution russe, j’ai finalement travaillé à une enquête familiale très intime, sur les hommes de ma lignée et leur ambivalence en héritage, sur leurs manques et leurs désertions, leur anxiété et leurs blessures. Car Joseph fut au final un être brisé, par la séparation très jeune d’avec ses parents, la dureté de l’exil, ses désillusions de révolutionnaire. Pour le faire vivre, je me suis aperçue que j’avais emprunté des traits de caractère à mon propre père, mort il y a dix ans et dont j’avais anesthésié la perte. Cette fois, le deuil est fait. Par ricochet. Avec ce récit à la sobre et bouleversante écriture. »