L’ALSACE, Jacques Lindecker, samedi 10 juin 2023


Quand la révolte éclate. Les oubliées de l’Histoire

À Paris en remontant le boulevard Voltaire (au long de quatorze événements de ces 150 dernières années) ou à Lyon en 1869 lors d’un soulèvement dans les ateliers de soierie lyonnaise, Michèle Audin et Maryline Desbiolles racontent les luttes – souvent désespérées –, de magnifiques appel à la dignité et au respect.

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Quatre femmes

Il est aussi question de soulèvement dans l’hommage sensible et documenté rendu dans Il n’y aura pas de sang versé par Maryline Desbiolles aux ouvrières des ateliers de soierie lyonnaise, celles qui exigèrent en juin 1869 – et n’obtinrent quasiment rien – de meilleures conditions de travail, juste quelque chose qui ressemblerait moins à de l’esclavage. Elles sont quatre à être mises en lumière (mais en fait toutes ces femmes admirables sont ici célébrées, c’est le tombeau qu’elles méritaient), des passeuses de relais entre elles et avec les futures générations sur le chemin de l’émancipation et de l’égalité des droits. Quatre, souvent recrutées par des colporteurs pour un travail « qui ne demande aucune qualification, juste de la bonne volonté » :

Toia la Piémontaise qui ne sait ni lire ni écrire le français, jetée dans une ville inconnue ; Rosalie, qui a laissé son enfant en pension dans la Drôme ; Marie, de Haute-Savoie, celle qui « fait la maline, elle parle et elle rit fort, elle amuse la galerie », elle a connu la souffrance, elle n’a plus de place pour des larmes ; et Clémence, la seule lyonnaise du lot, bouleversée par la mort de sa meilleure amie, morte en couches.

Maryline Desbiolles tisse les fils chatoyants d’existences simples, rendant merveilleusement compte du contraste entre l’innocence de ces jeunes femmes et la violence sociale qu’elles subissaient. Elle dit qu’il y eut, et qu’il y aura toujours, des limites à l’humiliation, à l’injustice. À un moment ou à un autre, on n’en peut plus. Et des petits riens font lien, des confidences, des rap- prochements, des complicités, une unité de destin se dessine. Et on y va, on n’a plus peur de rien, on se lance. On se révolte. Il n’y aura pas de sang versé va vous emporter, c’est un livre qui fait grandir.