LE MONDE, Marianne Dautrey, vendredi 6 mai 2016


« Les romans de Zahia Rahmani sont brefs, denses et saisissants. Si leur prose est âpre, d’un lyrisme blessé, c’est que les récits qu’il s’agit de faire ici n’ont pas encore de langue, pas encore de loi. Ils touchent une zone grise de l’histoire, dont les sujets ont été relégués dans un non-lieu, sans être ni nommés ni racontés. « Musulman » roman (Sabine Wespieser, 2005) donnait à lire, dans leur violence nue, les répercussions politiques et humaines de la réapparition, au début de ce siècle, de l’adjectif « musulman » érigé en nom et appliqué sans distinction à une population pourtant française. Moze (Sabine Wespieser, 2003), premier roman de Zahia Rahmani, qui revient sur la figure du père, reparaît en poche.

J’avais un nom. Un nom. Depuis ce temps, j’attends qu’on me réclame, dit la narratrice en toute fin de « Musulman » roman. Avoir un nom à soi, un nom propre, c’est, non pas l’assurance d’être reconnu ou identifié, mais l’espoir, la promesse d’être un jour nommé, appelé à une destinée et d’avoir une place à soi parmi les autres : une vie, une histoire.

« Moze » est le nom du du père ou du moins le nom que Zahia Rahmani met tout un roman à édifier pour un père, qui subitement, n’a plus eu, frappé du nom commun de « harki », au titre supplétif de l’armée française, ou de soldat fantôme né d’une « guerre sans nom » et voué à une vie devenue innommable, à une inexistence : au destin de banni. Le roman s’ouvre sur le suicide du père et sur un cri encore sans voix.

« Moze » consonne avec « musulman », mais aussi avec « Moïse », prophète investi de l’idée de Dieu et dont le verbe défaille pour la propager. Comme Moïse, Moze ne parle plus. Sa parole s’étrangle dans la honte. À Zahia Rahmani, l’écrivaine, de puiser dans les langues pour délivrer cette vie refusée. Le récit biographique se révèle impuissant, le langage de la justice aussi. Reste celui de la fable dit, chanté par la mère dans une langue orale ancestrale en symbiose avec les éléments… Elle n’explique ni ne raconte rien, elle transmet la vie, la rédime… »