L’EXPRESS, Marianne Payot, jeudi 17 septembre 2020


Liban : des mots et des maux

Gros plan sur le pays du Cèdre et des guerres, de l’harmonie et des drames, des snipers et… des écrivains, avec les ouvrages de quatre auteurs.
« Pas une rentrée littéraire sans roman ou récit traitant du pays du Cèdre. Non seulement cette petite nation de 5,5 millions d’habitants (et riche d’une diaspora estimée à quelque 12 millions de personnes) recèle un nombre impressionnant d’écrivains, mais elle aimante aussi tout visiteur d’un jour.

Alors que Beyrouth, « sept fois détruite, sept fois reconstruite » comme le veut la légende populaire, connaît l’une des heures les plus sombres de son histoire, zoom sur quatre évocations du Liban d’hier et d’aujourd’hui : avec Dima Abdallah, 43 ans, exilée en France depuis 1989 ; Sabyl Ghoussoub, 31 ans, photographe baladeur ; Diane Mazloum, 40 ans, romancière, et le comédien Jacques Weber, libanais de cœur depuis ses premières foulées dans un Beyrouth en guerre.

Dima Abdallah Une petite fille sans pleurs
Dima Abdallah le dit et le redit, « il ne s’agit pas là d’un témoignage sur la guerre », tout en convenant que l’interminable conflit libanais reste un terreau fertile pour exacerber les sentiments de ses personnages. Il est vrai que ce roman à deux voix, celle d’une fille et de son père, est avant tout une merveilleuse histoire d’amour filial, un étonnant exercice d’admiration et de douleur. Ecrit d’un trait, dans une fluidité due à de longues années de maturation, Mauvaises herbes n’avait pas forcément vocation à être publié. Depuis sa prime enfance, Dima Abdallah, dont le père était poète et la mère romancière, trace des mots. Mais aujourd’hui, l’archéologue quadragénaire, spécialiste de l’Antiquité tardive, saute le pas. A raison. Son premier roman a d’ores et déjà reçu le prix Envoyé par la poste, tout en cumulant des critiques élogieuses. La langue, chatoyante, poétique, aux parfums de jasmin et de bougainvillier, mais aussi cette guerre vue à hauteur d’enfant et d’adulte impuissant sont le sel de ce récit intriguant, qui débute dans une cour d’école beyrouthine et s’achève, quelques décennies plus tard, dans une rue parisienne.

Beyrouth, 1983. Les tirs s’intensifient, les élèves sanglotent en choeur ; la petite héroïne, six ans, cheveux bouclés, elle, ne pleure pas et prie pour que les explosions perdurent, ainsi son « géant » de père viendra la chercher, tel un chevalier des temps modernes. Première scène édifiante que cette ouverture romanesque, où l’on comprend d’emblée la force des liens familiaux et l’imperméabilité de ces deux êtres à leur environnement. C’est en « étrangers » qu’ils se replient : la fillette rebelle, « ni chrétienne ni musulmane, ni croyante, ni athée », ne se réclame d’aucune tribu, tout comme son père, poète et écrivain. « La seule chose que je sais, c’est faire semblant que tout va bien et sortir deux ou trois blagues », écrit-il. Sa fille aussi fait semblant, rit, la boule au ventre, écoute son géant chanter les plantes, ne se plaint jamais.

Mais il n’est pas bon d’être un électron libre dans le Liban éventré des années 1980. Un jour, en 1989, la jeune narratrice, sa mère, journaliste et prof de français, et le petit frère s’envolent pour la France, laissant le poète seul avec ses rouleaux de papier, son stylo et ses remords. La déchirure est totale de part et d’autre de la Méditerranée… De même Dima Abdallah a-t-elle quitté à 12 ans son pays en guerre. Depuis, elle a embrassé la langue française et compose à partir de son enfance singulière une geste universelle. »