LIBÉRATION, Damien Dole, samedi 7 novembre 2020


« En s’engouffrant dans l’ouvrage de Diane Meur, on se sent transporté dans un tableau de William Turner ou une chanson de Jacques Brel. Le duché d’Eponne – fictif, qu’on imagine enclavé en Suisse ou dans un pays d’Europe centrale – semble alors endormi et terne. Mais lorsque les premiers personnages surgissent, la torpeur laisse place à une patente agitation, et le gris s’évapore au profit de Jérôme, Sonia, Hossein, de tous ces profils sociaux qui illustrent les déséquilibres du monde, réel lui, c’est-à-dire le nôtre. « Ça pionce dans les barres, [Stan] ne croise personne. Le vent, par contre, a éparpillé des emballages, des cartons vides, ou des vieilleries que les cadeaux d’hier ont rendues superflues. Eh oui. Les habitants du quartier n’y auront pas droit de sitôt, à leur bus ; pourtant ils ont bien acheté pour les fêtes, tout comme il fallait. Bien consommé. »

Fragments 

La vingtaine de personnages de Sous le ciel des hommes se croisent, ont des liens ténus et inattendus. Plusieurs par l’écriture collective d’un pamphlet anticapitaliste inspiré des travaux d’Eugène Waiser, leur « maître à penser ». Les individus qui composent ce groupe n’ont pas la tête de l’emploi et sont rattrapés par des problèmes du quotidien, qui tranchent avec l’exigence du pamphlet. Lors d’une réunion, ils écoutent et commentent la partie rédigée par Cédric, qu’il lit à voix haute. C’est le prologue. On pense à l’Insurrection qui vient du Comité invisible, aussi bien écrit et politiquement radical. On aurait presque envie de le dévorer au complet ce pamphlet, qui est dévoilé par fragments, lorsque Jérôme garde le bébé d’une amie ou que Dieter et Isabelle se relisent dans un café. Diane Meur explique sur France Culture avoir « écrit des bribes de ce pamphlet, [qu’elle] avait déjà des titres de chapitres, dans lesquels [elle] savait ce [qu’elle] mettrait ». Seulement la forme ne lui convenait pas. A ces éclats théoriques qui jalonnent son ouvrage, elle a préféré les trajectoires pratiques de ses personnages.

Diane Meur, brillante traductrice et autrice notamment de la Carte des Mendelssohn, suggère plus qu’elle n’explique, elle tire des fils, rarement jusqu’au bout, elle laisse l’action en filigrane. Tout juste sont racontées en détail les libations de la Fête de la Dynastie, qui sont un des rares moments où le duché d’Eponne prend ostensiblement vie, à l’excès. Mais chaque scène, chaque rencontre, chaque discussion semble déboucher sur une idée ou un problème qui pourrait être le prolongement pratique du pamphlet. Dans ce flirt sans avenir, par exemple, entre Jérôme, signataire du pamphlet anticapitaliste et célibataire, et Sylvie, cadre supérieure carriériste et mariée. Ou lorsqu’un sans-papiers, Ghoûn, se retrouve dans l’incapacité de mettre à jour son dossier en raison de bugs informatiques et de matériel inadapté, que ces ennuis mettent en péril à ses yeux son avenir dans le pays ; c’est alors le tout numérique dans les administrations et la contraction du nombre de fonctionnaires qui sont critiqués.

La question des réfugiés est d’ailleurs centrale. Leur rôle pour faire tourner la société, l’ignorance des autres, le travail… Diane Meur fait s’incarner des situations au-delà des chiffres et des images distanciées. Elle montre aussi les interactions. Jean-Marc doit écrire sur les migrants. Dans un chapitre qui oscille entre le tragique et la farce, le journaliste star doit «choisir» son réfugié idéal, celui qui viendra habiter chez lui et faire de cette rencontre l’angle de son prochain ouvrage.

Thérapie subie

L’affaire tourne mal et ce qui devait être l’expérience écrite d’une rencontre se transforme en thérapie subie pour Jean-Marc, une souffrance également. Les réfugiés et, au-delà, l’exil. « Tous un peu en exil ? Sans doute, assène Eugène Waiser. Il ne peut en être autrement dans un monde où l’homme est obsolète, un monde qui n’a jamais été aussi peu fait pour lui. » Après une douce discussion avec Semira dans une bibliothèque, Ghoûn sort son carnet mais ne parvient pas à « formuler ce qui vient de se produire, c’est trop fragile pour être écrit ». La puissance et la beauté du livre de Diane Meur résident en revanche dans sa capacité à écrire les vulnérabilités de ses personnages. Et ainsi celles de notre société capitaliste. »