LIVRES HEBDO, Kerenn Elkaïm, novembre 2020


Un cœur simple.
C’est avec une infinie douceur que Claire Keegan se glisse dans le cœur d’un homme qui n’a jamais oublié ses origines.

« « Si l’on veut avancer dans la vie, il y a des choses qu’il faut ignorer pour pouvoir continuer. » C’est ce que a toujours essayé de faire Bill Furlong, un Irlandais très attaché aux femmes de sa vie. Il est l’enfant d’une domestique fille-mère, qui n’a pas révélé l’identité du père.
Ce scandale aurait dû bannir la jeune femme à jamais de la société, mais sa maîtresse, une veuve protestante bienveillante, a décidé de la garder. N’ayant jamais pu avoir d’enfant, elle voit l’arrivée de ce garçon comme une promesse inespérée. D’autant que Bill Furlong perd sa mère très tôt. Il bénéficie d’une belle éducation, mais se hisse dans le monde avec beaucoup de questions. Aux yeux du village de New Ross, il est le marchand de bois et de charbon. Celui qui leur fournit un peu de chaleur pendant les mois hivernaux. Pourtant, il s’interroge. « À quoi tout cela servait-il ? le travail et l’inquiétude continuelle. »
Cet homme modeste et travailleur, aux valeurs magnifiques, rêve d’offrir le meilleur aux siens. Au quotidien, il a beau se décrasser de la noirceur charbonneuse, elle lui colle à l’âme.
La famille qu’il a composée lui sert d’ancrage, tant il aime sa femme et ses cinq filles, qui sont pourtant aussi source d’angoisse. « Il sentait le poids de la vie l’accabler… Depuis peu, il avait tendance à se figurer dans une autre vie« , sans trop savoir ce qu’elle inclurait. Sa visite à un couvent local va remuer davantage ses certitudes. Il abrite des bonnes sœurs et des « filles de mauvaise vie », incarnant la honte d’une société irlandaise chrétienne, qui sont priées de laver leurs péchés dans cette blanchisserie singulière. Parmi les résidentes, il y a Enda, qui rêve juste d’être sauvée.
De tels lieux ont vraiment existé en Irlande, jusqu’en 1996 et Claire Keegan s’en est ici inspirée. Avec une économie de mots, elle parvient à retracer toute la complexité des êtres et des mentalités bien ancrées dans leur culture ou leur époque. Tantôt cette histoire semble intemporelle, tantôt elle décrit « les temps incertains » des années 1980. La crise sociale ne peut qu’angoisser les petites gens, ce dont l’auteure s’empare avec sensibilité et talent. Cette Irlandaise, née en 1968, a connu une enfance rurale avant de se lancer dans l’écriture. Après Les Trois Lumières, Claire Keegan nous inonde à nouveau de bonté. »