LIVRES HEBDO, Olivier Mony, vendredi 13 novembre 2015


« Quand on est deux amis »

« L’un, c’est Joseph. L’autre aussi, mais on dit Sosso, afin de ne pas les confondre. En cette fin du XIXe siècle, au cœur de la Géorgie, dans la ville de Gori, les deux gamins s’élèvent l’un à côté de l’autre. L’un (Joseph, fils de préfet) contre l’autre (Sosso, un chien perdu sans collier) également. Sosso, de son vrai nom Joseph Djougachvili, c’est le futur Staline. Son copain d’enfance Joseph choisira assez vite le chemin de l’exil, vers la France, sans oublier jamais sa Géorgie natale, ses idéaux de jeunesse, ni pouvoir se défaire tout à fait de l’ombre menaçante de ce compagnon devenu le maître du Kremlin. Il aurait pu, comme leur ami commun rencontré dans l’adolescence à Tiflis, Kamenev, qui s’appelait encore Lev Rosenfeld (et qu’il retrouvera plus tard à Paris, amoureux de la sœur de Trotski), être partie prenante du rêve sanglant de l’homme rouge ; il choisira les chemins incertains de sa liberté. Si 1905 les avait réunis, 1917 les séparera à jamais.
Joseph, c’était l’arrière-grand-père de Kéthévane Davrichewy. Ses lecteurs savent depuis l’admirable Mer Noire que la romancière ne chante jamais mieux que dans son arbre de vie géorgien. Elle en apporte avec L’Autre Joseph une démonstration éclatante. Paradoxalement, “l’énormité” de ce sujet, ou plutôt de cette histoire, pouvait conduire à brider la plume de l’auteure. Il n’en est rien grâce à son choix judicieux d’alterner la vivacité du récit d’apprentissage (Gori et Tiflis sont comme autant de “scènes initiales” à l’heure de l’ouverture du champ des possibles) avec une mise en perspective de ce que sera, à l’aune de ses premiers pas, la vie de son Joseph à elle.
Que l’on ne s’y trompe pas, ce roman – car c’en est un, fût-il vrai – n’est pas celui de Staline, pas même de ce Sosso sous lequel le “père des peuples” pointait déjà, il est d’abord celui de cette figure admirable de contradictions blessées, de chagrin et de force, de celui qui pour elle ne sera jamais “l’autre Joseph”, mais le premier, l’unique, le nécessaire. En ce sens, bien entendu, ce roman est d’abord un roman d’amour. »