RTBF, chronique littéraire de Sophie Creuz, lundi 14 décembre 2015


« Musiq3 »

« C’est une tâche difficile de parler de ce livre et de dire aux auditeurs combien il est poignant, somptueux, et d’une fabuleuse évidence, car le récit tient en aussi peu de choses que la vie de l’homme dont il est question : un homme simple, une “âme simple”, aurait dit Tolstoï. C’est la vie d’un homme qui a été poussé dans l’existence comme s’il devait d’emblée en être chassé. Orphelin à quatre ans, il est confié à un oncle brutal qui le traite comme une bête de somme et le brise à coups de canne – il en restera estropié. Et pourtant jamais cet enfant, jamais cet homme ne se plaint de son sort. Il avance, sans désir, sans regret, avec un contentement de ce qui est. Il est personne, comme dirait Pessoa. Et Robert Seethaler nous donne à entendre le son que fait une vie qui avance sans bruit. Cette chronique de la vie qui passe est traversée pourtant par tout le siècle, elle est magnifique, bouleversante.

Cela se passe en Autriche, d’où est originaire l’auteur, dans les montagnes que découvre, ébloui, stupéfait, l’orphelin, et qui vont lui révéler la beauté, son seul réconfort avec l’amour qui lui tombe dessus à trente-cinq ans. Effleurant la manche d’une fille de ferme comme lui dans une taverne, il connaît la plus forte émotion de sa vie, enfin la seule qui pénètre en lui – parce que des émotions, il en a connu, et de rudes : la guerre de 39-45 sous l’uniforme nazi, la relégation dans un camp soviétique pendant cinq ans, la faim, le froid, la solitude –, mais rien ne semble devoir atteindre cet homme, sauf la beauté fragile de la nature et de l’amour.

Ce pourrait être un roman assez sombre, si l’on se dit que c’est le roman d’une vie ratée, mais ce serait mal le lire, car, oui, cet homme a la vie la plus humble, la plus anonyme qui soit, arrimée à son travail de bucheron, d’ouvrier sur le chantier du téléphérique qui pénètre sa région – il assiste au changement de la vallée, à sa modernisation, mais sans y prendre part.
Il vit de peu de mots, de peu de nourriture, dort dans un abri qu’on lui cède ou un autre, refuse de dévier de sa route, par habitude, avec une sorte de sagesse animale. Il n’a besoin que d’une fenêtre, pour regarder plus haut que sa propre vie. Mais cette vie-là est entière, pleine, simple, et l’aura mené de la naissance à la mort avec une forme de plénitude. Et c’est ce que récite magistralement cet auteur salué dans le monde germanophone pour ce livre qui coule en nous, cristallin, comme une petite source de montagne.
Alors, évidemment, à glisser impérativement sous le sapin ! »