TÉLÉRAMA, Marine Landrot, mercredi 18 septembre 2019


« Edna O’Brien, un roman ahurissant : Comme une jeune fille en enfer »

« La lecture de Girl est une marche chancelante au bord d’un précipice, agitée par deux élans contradictoires. Si éprouvante qu’elle exige des haltes précipitées, pour pouvoir respirer. Si terrifiante qu’elle appelle une course effrénée, pour sortir du cauchemar. […]

La même collision de forces opposées l’a secouée lorsqu’elle s’est attelée à l’écriture de ce roman ahurissant, le plus fort qu’elle ait jamais publié. À maintes reprises, elle a dû s’arrêter, paralysée par l’horreur de son sujet. À chaque fois, une force impérieuse est venue à son secours, générée par ces phrases de son ami Samuel Beckett dans L’Innommable, qu’elle se répétait comme un mantra : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais donc continuer. »

Edna O’Brien a consacré ces trois dernières années à l’effroyable destin des lycéennes du Nigeria qui, en 2014, furent enlevées par des djihadistes pour devenir leurs esclaves sexuelles, et dont l’endoctrinement fut parfois tel que certaines refusèrent de retrouver leur famille et leur liberté. L’héroïne de Girl est une résistante qui met tout en œuvre pour échapper à ses bourreaux. Lors de ses récents séjours au Nigeria, Edna O’Brien en a rencontré de semblables, « qui ne peuvent plus jamais sourire ni danser après les abominations subies, mais gardent une puissance de liberté chevillée au corps ». Pour ne pas trahir ces jeunes filles dont elle s’est sentie solidaire jusqu’à en perdre le sommeil, après avoir découvert leur existence dans des articles de presse, la romancière les a rejointes en Afrique. Là-bas, l’octogénaire a consigné dans une centaine de carnets tout ce qu’elle voyait, tout ce qu’elle entendait, même le silence. Pas à pas, elle a recueilli le récit de ces femmes, souvent accompagnées de bébés nés de leurs viols en captivité, jusqu’à ce que leur histoire devienne partie intégrante d’elle-même. […] Encore aujourd’hui, quand Edna O’Brien évoque le sort « terrifiant, cruel, barbare » de ces filles saccagées, son regard se perd, et revient embué de larmes. Elle ne parvient pas à comprendre pourquoi, « parmi le flot d’atrocités qui coule sous nos yeux tous les jours, celui-là fut un raz-de-marée » pour elle. « Depuis, je suis tombée gravement malade, et je ne vis plus que pour accompagner ce livre. »

À l’évidence, un fil solide est tendu entre son premier roman, The Country Girls, interdit par l’Église catholique de son Irlande natale pour immoralité, et son ultime œuvre, au titre épuré de Girl. Pour parvenir à cette abstraction générique du sexe féminin, Edna O’Brien aura parcouru un chemin de soixante ans. Que révèle ce jeu de piste autour du mot « girl », qui apparaît dans trois autres de ses livres ? La trajectoire d’une femme entière, intrépide, résolument libre, avec assez d’audace pour faire face aux frilosités des différentes époques, dénoncer la « dangereuse confusion entre la foi et la peur », et tracer sa route de féministe joyeuse. […]

« Madness », le mot est lâché. Edna O’Brien le prononce en détachant distinctement les syllabes, avec un mélange d’effroi et de tendresse. « La folie m’a toujours guettée. J’ai reçu un don : savoir canaliser ma sauvagerie intérieure, calmer ma turbulence incessante, tempérer mon irrégulatité d’esprit, par la seule force des mots. Si j’étais une femme normale, je n’aurais jamais écrit. » […] »