WWW.LACAUSELITTERAIRE.FR, Théo Ananissoh, mercredi 19 octobre 2016


« La disposition des personnages dans L’amour a le goût des fraises fait penser (parallèle peu littéraire, concédons) au tirage au sort qui précède une compétition sportive. Deux têtes de série regroupent chacune autour d’elles plusieurs autres personnages secondaires : Françoise d’un côté et Stella de l’autre. Et, fédérant tout ce monde, l’artiste Ivor Woodall et son atelier où tous viennent pour une raison ou une autre. […]

Le récit est au présent, un présent qui dure quelques mois à peine. Mais il est sans cesse enrichi et amplifié par des réminiscences, des séquences du passé de chacune des deux jeunes femmes que Rosamund Haden excelle à faire surgir logiquement et naturellement. […]

Nous présentions Françoise et Stella comme deux têtes de série. Chacune d’elles en effet agrège d’autres personnages qui, pour être ainsi secondaires, n’en sont pas moins très vivants et très réussis. Roman dense, riche de ce que font, pensent et désirent les humains, roman qu’on craint de simplifier en essayant de le résumer. Amis, sœur, mère, collègues, amants, amoureux, toutes sortes de gens et de raisons d’être foisonnent autour de Françoise et de Stella et interfèrent entre eux. Ces personnages, même ceux qui sont insignifiants pour le cœur du roman (l’atelier d’Ivor, et la personnalité troublante de celui-ci) ont des idées, des fantasmes, des désirs, des actes qui se tissent, pour le meilleur et pour le pire. Doudou, la jeune sœur de Françoise, rêve d’être riche et renommée ; elle change de petit ami au gré de ses humeurs et, quoique n’ayant pas de permis de conduire, elle vole le véhicule de Tony, le compagnon d’Ivor. Timothy, ami de Stella, est très amoureux de Françoise, laquelle perd ses moyens dès que Timothy apparaît devant sa caisse au supermarché. Il y a Chantelle, une collègue qui se fait justement un devoir d’aider Françoise à conquérir Timothy. M. Harding, voisin de la mère de Stella, tente avec une obstination à peine discrète de rapprocher Stella et son fils Tom, établi à Londres. Stella, elle, palpite de désir pour Luke ; et ce dernier a bien du mal à s’arracher à la drogue et à ses relations intenses avec Jude… En fait, au fil des pages, apparaît peu à peu ce qu’il faut saisir de tout cela (d’où ce titre originel un peu à l’eau de rose emprunté à une chanson de Miriam Makeba).

Françoise a échangé plusieurs textos avec Timothy dans la journée. Des bêtises qui la font sourire quand la réponse surgit sur son écran.

Elle a quelqu’un. Quelqu’un qui dessine un seul œil et fait les mêmes courses chaque semaine. Mais quelqu’un.

Avoir quelqu’un. Rosamund Haden, avec une patience narrative qui fait penser à son excellent compatriote Karel Schoeman, et un sens admirable de la composition, expose une humanité variée mais tout agitée par le désir, le besoin individuel (et les frustrations inhérentes) d’avoir “simplement” quelqu’un. Surtout quand on a perdu des êtres chers dans une guerre civile ou manqué de père et de mère à la maison. »