WWW.MEDIAPART.FR, Frédéric L’Helgouach, mardi 22 décembre 2020


« Leurs cris autour de moi, mais si loin, si lents. Ma rage, onde surpuissante, qui les refoule jusqu’aux confins du monde. D’une brutalité si noire, cette rage, cette rage, Guy, si atrocement féroce, si éperdue. Je suis le sang qui appelle le sang, la guerre à laquelle tous succombent, l’horreur qui n’a nul nom, et quel plaisir j’ai à te fracasser quand bien même cet œil, le tien, Guy, par-delà ma fureur, persiste à me fixer, oeil ébloui, presque doux, presque beau, alors que tout de moi cherche à en percer, à en crever l’immonde, espace blanc qui se lève et qui, malgré le sang, malgré mes cris, transperce la nuit tandis qu’à un rythme d’enfer je fais pleuvoir les coups et que les autres, tous les autres, courent si lentement vers moi »

« Il était temps à ton âge que tu saches que les ténèbres existent ! »

Thierry ne les connaît que trop, désormais, les ténèbres. Il ne parvient certes pas à distinguer de mystérieuses volutes dans les prunelles de son ancien ami, il a beau frapper, démolir, foudroyer, il ne voit apparaître ni porte ni flamme occultes mais, la passivité de l’homme à terre, la quasi douceur de son œil valent toutes les études en démonologie. La haine et la violence réveillées chez Thierry, l’enfant placide de sous la couverture poussé à briser son serment, ce miroir que le tabassé lui tend – perversité ultime – semblant sans mot décroché lui lancer : « Tu vois, tu es comme moi. C’est pour cela que je t’ai choisi », inoculant le doute comme un mamba noir son venin neurotoxique : les signes du Mal, que d’aucuns désigneront par la psychopathie mais que lui, Thierry, homme de la campagne superstitieuse, se gardera bien de nommer ouvertement.

« quand soudain, à une vitesse effarante, son bras, sa main, à une vitesse que je ne comprends pas tandis que j’essaie de retrouver les mots en moi, ceux du gâchis, du sang et du dessous des couvertures, son bras, sa main… immenses soudain. Cinglant l’air. Mais enfin, qu’est-ce que… tandis qu’à moins de dix centimètres ses yeux féroces me fixent et que, proprement ahuri, je vois son bras… à une vitesse qui… s’abattre et me gifler avec une force redoutable »

Il fallait bien la main leste d’un homme habité par Dieu pour sortir Thierry l’asocial de sa torpeur, lui faire abandonner ses coléoptères, coccinelles et autres bestioles attachées à leurs carapaces comme lui à sa baraque, à son bunker protecteur. Guy aussi en faisait l’élevage. Guy aussi savait se couper du monde. Il s’extasiait devant l’habilité du sphex à poignarder le grillon au bon endroit, à le paralyser, désormais réserve vivante de chair. À quoi peut mener l’entomologie, Thierry. À quoi peut mener l’entomologie. L’ami Guy songeait-il à sa guêpe solitaire sous cloche lorsqu’il séquestrait les jeunes filles dans sa cave ou dans son cabanon ? Lorsqu’il les achevait ? Ce cabanon repeint avec le matériel de Thierry. Et tous ces trous dans le jardin creusés ensemble… Aveugle. Indifférent comme toujours, aussi inexpressif que les machines qu’il répare à l’usine, comme le répètent ses collègues et son épouse Élisabeth ? Ou simplement satisfait de cette amitié taiseuse, vieil enfant blessé dont la probabilité de gagner la confiance n’est plus guère que décennale tant les séparations donnent jour en lui à des implosions de tristesse morbides ? Le prédateur avait compris. Le prédateur savait viser le système central. Thierry, grillon anesthésié. Thierry, rêvant maintenant la nuit de sauver la tête du sanguinaire roi Henri VIII.

« Guy, si longtemps je t’ai laissé me regarder, si longtemps en toute confiance, c’est fini, plus jamais je ne te laisserai faire, je vais te réduire à néant, seulement ton œil, face à la vague noire, ton œil comme s’accrochant à moi et qui refuse de se fermer, ton œil si calme, Guy, si doux, alors que tout de moi voudrait le démolir, et où sans nulle colère – mais pourquoi, Guy, pourquoi est-ce que tu ne te défends pas ? – tu subis la folie de ma rage, ton œil, offrande qui me regarde et où je vois mon ombre comme pour la première fois, ton œil, presque lac à présent, transparent, translucide et duquel je crois entendre s’élever ce murmure impossible, “continue, continue”, alors que tout de moi cherche l’ignoble »

« Il était temps à ton âge que tu saches que les ténèbres existent ! »

Elles existent et sont d’une étendue infinie. Chantal, la femme du tueur en série, gobait antidépresseurs comme bonbons puis descendait à la cave proposer gâteaux faits maison aux filles. Avant que son mari… Chantal ne lisait pas Hannah Arendt. Elle préférait la pâtisserie à la philosophie, Chantal.
Quant à sa voisine Élisabeth, peindre de l’abstrait ne l’apaise plus. Elle étouffe, se meurt depuis la révélation, depuis l’horreur, la trahison; depuis qu’une armada de policiers est venue encercler armes en mains le logis de ceux qu’elle prenait pour des amis. Les journalistes assoiffés de glauque, les chuchotements du bourg, le psy, les nerfs, les souvenirs revisités, sa chienne morte, son fils exilé, ce drap prêté qui a servi à enrouler une victime, le mutisme de son mari. Elle ne peint plus, Élisabeth. Elle s’éloigne, et Thierry de compter les abandons qui peuplent sa vie. Seuls les archers désormais sur sa pelouse; et les soupçons; et les plaies béantes.

Des congés imposés et sa chère maison-bunker vide, les sentiers perdus de son enfance de profiter de l’état d’hébétude, de lui rappeler leur existence. Frayer avec les démons : après tout, Thierry s’y est beaucoup exercé ces derniers temps.

D’un roman noir, dur, âpre, dans lequel rôde l’ombre d’un tristement célèbre couple de serial-killers, Tiffany Tavernier – en bonne scénariste et après le succès de Roissy en 2018 – fait habilement glisser le récit vers la description d’une renaissance, en solide experte des âmes torturées (le premier livre de l’auteur ne s’appelait-il pas déjà ‘Dans la nuit aussi le ciel’, en 1999 ?) Partant d’un sentiment d’empathie pour le protagoniste principal face à l’horreur, le doigt de l’écrivaine pointe page après page les détails apparents d’une vie plus troublée qu’elle ne semblait. Avec toujours cette interrogation freudienne “Pourquoi ? Quel secret enfoui se cache derrière cette habitude anodine là ? Quel sens quels maux, quelle souffrance quel déni ?” Sans en dévoiler davantage, le portrait psychologique de Thierry l’emporte peu à peu sur la monstrueuse affaire criminelle et l’auteure déplace la question initiale “comment survivre à l’horreur et à la trahison ?” vers une problématique plus universelle : “comment vivre, comment avancer si on ne solde pas les comptes du passé ?” D’une plongée dans les pires abysses, la crasse humaine, la folie meurtrière, Tiffany Tavernier de remonter un objet lumière, trésor de finesse et d’agilité, de travail de recherche également (description précise du travail de maintenance en usine et des opérations militaires extérieures qui crédibilise encore davantage l’histoire).

Thierry, l’homme qui ne pleurait jamais, découvrira que le prix de sa libération n’était finalement pas si élevé. S’extraire du vortex et retrouver le ciel. La vie et rien d’autre car : « sache que la lumière a déjà gagné ! » avait prédit l’ermite aux yeux déments. Un roman qui se dévore (en une journée, d’une traite, personnellement), le premier livre choc d’une année littéraire (pour le reste…) prometteuse si toutes les publications à venir se hissent au niveau de cet Ami, aussi dérangeant qu’incandescent.

* L’Ami est déjà sélectionné pour le Grand Prix RTL-Lire *

https://blogs.mediapart.fr/frederic-lhelgoualch/blog/221220/l-ami-de-tiffany-tavernier-apres-les-tenebres