• Parution : Mai 2026
  • Traduit de l'indonésien par Dominique Vitalyos et Cécile Bellat
  • Titre original : Sato l'impie
  • N° d’éditeur : 249
  • Disponible en librairie au prix de ....
  • ISBN : 978-2-84805-605-0

  • Revue de presse

Sato l'impie

Eka KURNIAWAN


Dès le début de ce court roman, Sato, son protagoniste, annonce la couleur : « J’avais arrêté d’aller à la mosquée. J’avais arrêté de prier avec les autres. Je ne récitais plus la prière du soir avant d’aller me coucher. Sato Reang mangeait avec la main gauche – où est le problème ? –, et il rentrait chez lui sans dire bonjour. Si j’avais la flemme, je pissais contre un bananier sans me rincer après. »

L’enfance de Sato dans sa petite ville de l’île de Java est tout occupée par son désir de s’émanciper de l’éducation religieuse que lui impose son père, musulman strictement observant : circoncis à l’âge de sept ans, le jeune garçon grandit au rythme quotidien des cinq prières obligatoires, il est privé de sortie le samedi soir, chez lui consacré à la mosquée, privé aussi de télévision et de regarder les soap operas qui, à l’école, alimentent les conversations de ses camarades. Quand, rarement, il parvient à s’échapper, les représailles sont sévères : il ne pourra plus jamais voir un ballon de football sans penser à celui que son père a fendu en deux d’un coup de machette en pleine partie clandestine dans la cour de la maison de prière.

Sato n’a pas plus envie d’être considéré comme un enfant pieux que de devenir l’ami de Jamal, le petit-fils d’un haut dignitaire religieux, dont son père lui impose la fréquentation. Et sa rage d’émancipation ne le lâchera pas quand, après la mort de son père, il réalisera combien il est difficile de s’affranchir de son influence, reproduisant comme à son insu les rituels et les gestes inculqués.

Dans ce récit mené tambour battant, où alternent la première et la troisième personne, Eka Kurniawan dessine le portrait attachant d’un protagoniste dont la liberté chèrement acquise finira par se retourner contre lui-même. Située dans une petite communauté villageoise éloignée du fracas du monde, cette fable aussi brillante que provocante pose la question plus que jamais contemporaine du libre-arbitre et de son usage.

Eka Kurniawan est né en 1975. Jusqu’à ses dix ans, il grandit chez ses grands-parents, dans un village isolé à l’ouest de Java. Son goût de la littérature lui est donné par les contes et les légendes que lui raconte sa grand-mère, et par sa fascination pour les pièces radiophoniques, qui le relient au reste du monde. En 1984, il rejoint ses parents au centre de l’île, puis étudie la philosophie à l’université de Yogyakarta tout en découvrant les grands auteurs : la lecture de Knut Hamsun est déterminante dans sa formation intellectuelle, ainsi que celle de Pramoedya Ananta Toer, à qui il consacre sa thèse. L’œuvre de cet auteur de romans, de nouvelles, d’essais et de scénarios est aujourd’hui traduite en trente-cinq langues. L’Homme-tigre, sélectionné pour le Booker Prize, a paru chez Sabine Wespieser éditeur en 2015, puis, en 2017, Les Belles de Halimunda, magistral roman imprégné de réalisme magique, qui retrace à travers une lignée de femme l’histoire de l’Indonésie. En 2019, toujours chez le même éditeur, paraissait Cash, aujourd’hui suivi de Sato l’impie, fable dont le motif central – le désir de se libérer du carcan d’une société patriarcale – renoue avec la puissante inspiration de son premier roman traduit en français, L’Homme-tigre. À propos de Kurniawan, la New York Review of Books écrit qu’il est « un héritier littéraire de Günter Grass, Gabriel García Márquez et Salman Rushdie. »

N° d’éditeur : 249 – dépôt légal : mai 2026 – mise en vente du 7 mai 2026
ISBN : 978-2-84805-605-0 – prix : 20 euros – 160 pages – 14 x 18,3

EXTRAIT :

« Allez, un péché, un tout petit…, j’ai soufflé à Jamal comme si je voulais répandre l’illumination qui m’avait gagné. Toi, tu es un enfant pieux, tu as déjà amassé tout un tas de mérites. Ce n’est
pas un péché qui fera pencher ta balance du mauvais côté. » En m’entendant parler comme ça, mon camarade de classe s’est mis à marmonner et implorer la protection du Très-Haut. J’ai failli éclater de rire devant sa réaction. Il avait tellement peur qu’il me voyait déjà comme un démon en puissance. J’étais ravi. Il existait au moins une personne pour ne pas me considérer comme le gamin assis à l’arrière du vélo de papa le samedi soir, caché derrière son dos. Dorénavant, plus besoin de dissimuler mon visage. Ils pouvaient bien scruter mon gros nez aux narines légèrement épatées, mes lèvres charnues un peu sombres, mes yeux aux sourcils minces, ils y découvriraient des reflets diaboliques. C’était génial ! Sato Reang s’était métamorphosé. C’était jouissif. Je ne laisserais plus jamais personne me renvoyer à ma vie d’avant.
J’ai déclaré avec la gravité d’un grand prédicateur magnanime : « Ne pas prier de temps en temps, il n’y a pas de mal à ça. Si un jour un ange te questionne à ce sujet, tu pourras toujours lui répondre que tu as déjà prié des milliers de fois, c’est la vérité. » Jamal s’est remis à marmonner, à implorer la protection de Dieu, en ajoutant cette fois : « … contre les tentations du démon maudit. » Ha ha ha. Le démon maudit précoce, c’était moi. Jamal, qui avait encore peine à croire que ces mots étaient issus de ma bouche, avait un peu blêmi. En fait, beaucoup de mes camarades ne fréquentaient pas la mosquée. Plusieurs d’entre eux n’y avaient même jamais mis les pieds, sauf quand ils étaient tout petits. Mais aucun n’était jamais allé jusqu’à inciter Jamal à en faire autant.

DU MÊME AUTEUR

GRAND FORMAT