LE MONDE DES LIVRES, Macha Séry, vendredi 8 février 2013


« Rencontre : Ni résignée ni vaincue »

« On se souvient de la phrase de Modiano placée en épigraphe de Sur le sable : Il y a des êtres mystérieux – toujours les mêmes – qui se tiennent en sentinelles à chaque carrefour de votre vie. Cousins de ceux de l’auteur de Villa triste, les livres de Michèle Lesbre, comme ce Victor Dojlida, une vie dans l’ombre, texte de 2001 dont la réédition accompagne Écoute la pluie, sont hantés par ces rencontres pour elle décisives.

Victor Dojlida, lui, elle a eu le temps de le connaître. C’était un dur à cuire, fils d’immigrés polonais, membre des FTP-MOI. Il aurait pu être mon grand frère, dit l’écrivain. Elle avait appris son histoire par les journaux lors de sa sortie de prison en 1989, l’avait recherché. Semaine après semaine, magnétophone en marche, elle l’avait écouté raconter ses souvenirs d’enfance, de résistance, son internement dans les camps àla suite d’une dénonciation. Après quarante ans derrière les barreaux pour avoir braqué des collabos en 1945 et tenté maintes fois de s’évader, il n’avait rien perdu de sa rage. Le désir de faire justice, d’en découdre, le tenaillait toujours : Il avait le sentiment de ne pas avoir réglé ses comptes. Il est mort en colère. C’est éminemment bouleversant et respectable. Fidélité à soi-même, loyauté envers ses engagements : à l’évidence, pareil caractère ne pouvait qu’émouvoir Michèle Lesbre, passionnée par les vies ordinaires que traverse l’Histoire, ces vies qui portent le poids des événements, quand ceux-ci ne les ont pas broyées. »