LE CANARD ENCHAÎNÉ, Fabrice Colin, mercredi 30 décembre 2020


Bonnes sœurs et mauvaises filles

« Dans la ville de New Ross, les cheminées crachaient de la fumée qui retombait et flottait en mèches échevelées… »

« Bill Furlong, propriétaire d’un dépôt de charbon, fait sa tournée. Un jour qu’il entre dans le couvent du Bon Pasteur pour une livraison, il tombe sur une petite chapelle éclairée, où il [trouve] plus d’une douzaine de jeunes filles ; à quatre pattes avec d’archaïques boîtes d’encaustique à la lavande et des chiffons, cirant le plancher en cercles énergiques. Les pauvrettes sont vêtues d’horribles uniformes gris mal taillés ; l’une d’elle l’implore : Emmenez-moi dans votre maison. Je m’épuiserai de travail pour vous, monsieur. L’intrus objecte qu’il a une famille. Moi, j’ai personne, et qu’un putain de rêve, me noyer.

Bill est d’autant plus remué que la scène éveille en lui de douloureux échos. Sa mère, à l’âge de 16 ans, était tombée enceinte pendant qu’elle travaillait comme domestique pour [une riche] veuve protestante qui (…) au lieu de la renvoyer, lui dit qu’elle devait rester et garder son travail. Lorsqu’il s’ouvre de sa mésaventure à sa femme, celle-ci lui recommande de ne pas s’en mêler. Il y a des choses qu’il faut ignorer pour pouvoir continuer. Mais dans le local à charbon, quelques jours plus tard, il découvre une fillette apeurée, tenant à peine sur ses jambes, aux cheveux mal coupés.

Le Londres de Dickens ? Non, l’Irlande en 1985. On a du mal à le croire, mais Claire Keegan n’a rien inventé. Pendant plus de sept décennies – jusqu’en 1996 – les blanchisseries Magdalene, ont sous le couvert d’une œuvre sociale, employé des milliers de jeunes mères et d’enfants dans des conditions proches de l’esclavage.

L’homme suivra-t-il le conseil de son épouse ou trouvera-t-il le courage de s’opposer aux usages établis ?
Tout dans ce petit roman lumineux en forme de conte de Noël est affaire de non-dits, de convenances et de dépassement de soi. À une époque plus ancienne, ç’aurait pu être sa propre mère qu’il sauvait. Allez, Bill, tu peux le faire ! »