LE MONDE DES LIVRES, Florence Noiville, vendredi 13 novembre 2015


« Enfant des mythes »

« C’est un conte de fées sur fond de mondialisation. Il était une fois un petit garçon nommé Eka Kurniawan. Eka avait grandi à Pangandaran, dans l’ouest de Java : une ville d’Indonésie qui, sur les cartes postales, a des allures de paradis pour touristes. Village de pêcheurs, longues plages de sable, forêt tropicale, calaos et fleurs géantes… Mais le petit Eka, lui, était élevé dans une famille pauvre. Son père vendait des tee-shirts pour quelques roupies sur les marchés. Et les occasions étaient rares, dans un pays durement touché par l’analphabétisme, de s’ouvrir aux mots et aux histoires. Jusqu’à ce que le père commence à rapporter à la maison des livres que les touristes laissaient derrière eux dans les chambres d’hôtel. C’est comme ça – et aussi grâce à l’ONG Taman Bacaan Pelangi (“le jardin des livres”), installée dans un “minuscule local d’un mètre carré” sur le chemin de son école – que le jeune Eka allait découvrir la littérature.
Il ne savait pas encore que, quelques décennies plus tard, en octobre 2015, l’Indonésie serait l’invitée d’honneur à la Foire du livre de Francfort. Que, dans les allées de la foire, chez les éditeurs, les agents, l’excitation serait de mise. Que l’on se chuchoterait, quoi ? Qu’on avait découvert “le” nouveau talent de la littérature indonésienne. “Le” successeur du grand Pramoedya Ananta Toer – écrivain dissident mort en 2006 et, souvent donné, de son vivant, comme un possible Prix Nobel. Et que cette trouvaille précieuse, ce serait lui. Le petit Eka. Le garçon qui déchiffrait du doigt les livres abandonnés par les touristes. […]
Kurniawan veut comprendre. En 1999, il frappe à la porte de Pramoedya Ananta Toer – dit “Pram” –, accusé d’appartenance au Parti communiste indonésien et détenu, de 1965 à 1979, au bagne de Buru, dans l’est de l’Indonésie. J’avais lu tous ses livres, dit-il. Notamment ceux écrits ou plutôt racontés en prison. Vous savez, au début, il n’avait pas de quoi rédiger, alors il racontait les histoires à ses co-détenus. À la fac, ses ouvrages étaient interdits, mais on se les échangeait sous le manteau. À Pram, il consacrera son mé-moire de fin d’études. Puis deviendra comme lui romancier. Et aussi journaliste et activiste.
D’un point de vue stylistique, pourtant, j’ai toujours pris soin de ne jamais l’imiter, souligne Kurniawan. C’est vrai. Si l’on en juge par cet Homme-Tigre, sa prose n’appartient qu’à lui. Ce n’est pas une formule. Les commentateurs anglo-saxons ont voulu voir dans la violence du roman quelque chose du trauma refoulé de l’histoire indonésienne. Ce n’est pas faux. Cette dimension métaphorique existe, confirme Kurniawan. Mais elle est loin d’être la seule. Ce qui m’intéressait ici était plus psychologique. Il y a, dans l’ouest de Java, un mythe qui renvoie à un empire très ancien. Un empire hindouiste qui aurait existé jadis, mais qui a disparu, balayé par un royaume islamique. Selon la mythologie, le roi, sa suite et ses soldats se seraient transformés en un tigre blanc. Blanc comme un cygne, mais cruel comme un chien féroce. Et qui surgit de façon incontrôlable, dans des circonstances positives ou négatives.[…] Mythe, folklore, possession… Vieilles croyances animistes javanaises… Un lecteur occidental verra peut-être là quelque chose de “naïf”.
On aurait tort, pourtant, de s’en tenir à cette première impression. Car, à partir de là, Eka Kurniawan creuse et creuse toujours plus profond. Poussant très loin l’image du tigre. Cherchant à nous faire cerner non l’identité du coupable – on la connaît dès la première phrase –, mais ses mobiles premiers. Primitifs. C’est l’animal en nous qui l’intéresse. Comment Margio a pu décapiter Anwar Sadat avec ses dents, sciant sa veine jugulaire jusqu’à ce qu’apparaisse un instant la couleur ivoire de sa trachée. C’est l’explosion dans son cerveau qu’il décortique. Plus tard, Margio dira aux policiers qu’il y avait quelque chose en lui, quelque chose d’autre que ses entrailles qui mettait tout son corps en mouvement ou l’immobilisait, quelque chose qui s’était glissé hors de lui pour l’inciter à tuer Anwar Sadat.
Ce quelque chose, quel est-il ? demande Kurniawan tout au long du livre. Rage, sauvagerie, pulsion, désir… ne sont que des mots, abstraits. Qu’est-ce qui fait que, dix minutes avant de tuer, Margio, allongé dans l’herbe avec ses amis, faisait des paris sur des tourterelles ? Qu’est-ce qui fait que, dix minutes après les faits, il les avait retrouvés, toujours doux et poli, comme à son habitude ?
Il y a plusieurs façons de lire ce roman d’Eka Kurniawan. À l’échelle collective, celle de la banalité du mal (et de l’animal), le tigre blanc d’Indonésie n’est guère différent de la “bête immonde” que nous connaissons bien en Europe. Peut-on le chasser ? D’où vient-il ? Qu’est-ce qui l’affame ? Le repaît ? L’endort ? Le réveille ? Ces questions sont universelles.
Kurniawan les pose pourtant avec une force renouvelée. Je cherche à mélanger le mythe, l’horreur, le gothique et le sexuel, explique-t-il. Si tous ses livres ont cette originalité et cette puissance, il faudra le suivre de près. […] »