LIBÉRATION, Alexandra Schwartzbrod, samedi 9 janvier 2021


LE VOISIN ÉTAIT PRESQUE PARFAIT

 

Un couple découvre l’horreur à sa porte, roman de Tiffany Tavernier.

Thierry est un homme banal. Il a un travail à l’usine qu’il accomplit avec bonne volonté mais sans enthousiasme, une femme infirmière qu’il révère et un fils unique parti vivre au Vietnam. Il a surtout une maison en pleine campagne qu’il a retapée de ses mains et dont il s’est fait un cocon. Et des voisins devenus sa seconde famille. Un couple, Guy et Chantal, avec qui il passe de longues soirées d’hiver et échange des draps ou des recettes de cuisine. Les deux hommes ont noué une complicité qui les entraîne souvent à bricoler dans la cabane que Guy s’est installée dans la forêt environnante. Cela fait du bien à ce voisin dont la femme traverse une terrible dépression.

Un matin, «un samedi comme tous les autres», écrit Tiffany Tavernier, alors que «les premiers rayons du soleil illuminent la cuisine», que Thierry vient d’enfiler ses bottes pour une balade au bord de l’eau avant de revenir apporter son petit-déjeuner au lit à Elisabeth puis de se glisser sous les draps auprès de son corps tout chaud de sommeil, il entend un bruit de moteur puis plusieurs. «J’ouvre la porte, découvre, abasourdi, une, deux, trois, quatre, cinq, six voitures de flics suivies d’une ambulance, qui déboulent en trombe. Au même moment, je vois surgir de la forêt une vingtaine d’hommes casqués, type GIGN, visières baissées, gilets pare-balles, armes au poing. La scène est tellement irréelle que je me demande si je ne suis pas en proie à une hallucination. Dans un nuage de poussière, les voitures viennent se garer devant la maison de Guy et Chantal.» Le lecteur ne sait pas non plus ce qu’il se passe. Une sorte de suspense pesant s’installe. Guy n’est pas l’ami que Thierry pensait avoir. Il va se révéler être un violeur de petites filles et un tueur en série, ce qui explique la «dépression» de sa femme qui, témoin impuissante voire complice de ses pulsions meurtrières, s’enfonce dans un déni autodestructeur.

Sable

Voilà le début de ce formidable roman noir basé sur un fait divers sordide comme l’actualité en recèle trop souvent. Il raconte la solitude et le mensonge, les faux-semblants et le poids du passé qui peut briser des vies entières. Le personnage de Thierry occupe tout l’espace, éclipsant même celui de Guy qui, au fond, nous intéresse bien moins. Car Thierry est tourmenté, il n’est pas aussi banal qu’il en a l’air au premier abord, grandi dans l’ombre d’un père ivre de ses guerres en Indochine et en Algérie, élevé par un grand-père taiseux qu’il admirait plus que tout et dont la mort brutale, alors qu’il était un préado, l’a traumatisé. Il va réaliser que sa vie repose sur du sable et qu’il lui faut remonter au plus loin de lui-même et de son enfance s’il veut la sauver. Car sa femme, traumatisée par les tombes de petites filles découvertes chez les voisins, ne veut plus vivre dans cette maison qui reste malgré tout, pour lui, le seul endroit où il se sente en sécurité. S’il veut la récupérer, il doit faire un choix cornélien et il a du mal à s’y résoudre. D’autant que, malgré l’épouvante que Guy lui inspire, il ne parvient pas à le détester. Témoin, cet incroyable passage du livre. «Je me glisse sous les draps et j’éteins la lumière quand, soudain, je me redresse. Les gendarmes ont-ils pensé à libérer les insectes que Guy gardait dans son garage ? Sans eau ni nourriture, ils courent à une mort certaine. […] Comment osais-je penser à ces bestioles alors que des gamines avaient été tuées ? […] Guy était-il descendu les délivrer au moment de l’assaut ? Il éprouvait une telle passion pour elles. Oui, au moment où les hommes du GIGN s’engouffraient chez lui, je le voyais bien abandonner Chantal pour aller les sauver. C’était son genre, Guy. Et là-dessus, rien à dire. Dans la même circonstance, aurais-je eu ce courage ? Pour elles, il était capable de tout. C’était une des choses que j’aimais le plus chez lui. Cet amour sans limites pour les toutes petites bêtes.»

En 2018, Tiffany Tavernier nous avait déjà enthousiasmée avec Roissy, l’histoire d’une «indécelable» vivant en vase clos dans un aéroport, une SDF qui n’en a pas l’apparence, qui se fond dans la foule des voyageurs et gagne le soir les combles près des hangars à avions pour y passer la nuit. Déjà il y était question de solitude, déjà les apparences étaient trompeuses. «Il y a aussi du hors-piste chez Thierry, explique Tiffany Tavernier. Cela me passionne chez les gens, le hors-piste : la normalité m’intéresse quand elle côtoie une zone d’effondrement.»

Robe de chambre

Pour écrire l’Ami, la romancière dit s’être inspirée de plusieurs faits divers, Dutroux, Fourniret, Dupont de Ligonnès, mais aussi de quelques images qui l’ont marquée, notamment un reportage à la télévision qui montrait le voisin d’un tueur, hébété, en robe de chambre sur le pas de sa porte. «Il disait à quel point ça le hantait que son voisin ait commis de telles atrocités sans qu’il ait vu quoi que ce soit. Sans cesse on pointe la barbarie comme étant extérieure à nous-même, pas une seule fois on ne la met en résonance avec nous. On passe notre temps à nous protéger des autres, mais au fond on ne sait pas qui ils sont.»

Tiffany Tavernier, qui est aussi scénariste, a un réel talent pour raconter la monstruosité tapie profondément au sein d’un quotidien banal. Ses personnages sont lisses en apparence mais recèlent des failles grandissantes dans lesquelles elle aime plonger sa plume et fouiller et gratter jusqu’à en extraire les humeurs et le sang. Quand Thierry comprend enfin à quel point sa vie était faussée par toutes les murailles érigées autour de lui, sa maison, sa femme qu’il ne regardait plus tant elle était une évidence, son travail qu’il effectuait machinalement sans comprendre à quel point il était enfermé dans un monde qui excluait ses collègues, il ressent comme une libération. «Moi, l’enfant du dessous des couvertures qui, depuis le premier jour, te retiens prisonnière entre ces murs. Ces murs, notre maison, Lisa. Royaume de pierres et de silence où je t’avais sacrée reine. Toi, ma seule porte tandis que je marchais le long de l’Aune et que je refusais les fêtes, les dîners, les pots à l’usine, les week-ends, la famille, les amis. […] Comment, mon amour, as-tu pu si longtemps trouver la force de m’attendre ?»

Fille de Colo et Bertrand Tavernier, la romancière dédie ce roman à «Mum», sa mère scénariste d’origine britannique, disparue en juin dernier peu après avoir lu les épreuves de ce roman. Elle était sa première lectrice depuis ses débuts en littérature. «J’étais à mille lieues d’imaginer que ces pages seraient les dernières que tu lirais. […] Avec toi la lumière gagnait toujours», écrit-elle.

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