LIVRES HEBDO, Olivier Mony, vendredi 19 février 2016


« Avant-portrait : Prendre les larmes »

« Avec Ainadamar, récit des dernières années de García Lorca, Serge Mestre redonne au poète la force de son engagement et celle de sa liberté.

Ils sont quatre. Deux banderilleros anarchistes, un instituteur qui croit un peu trop au progrès et un poète homosexuel, Federico García Lorca. Quatre rêveurs, quatre combattants, suppliciés et abattus au petit matin du 18 août 1936, quelque part sur les hauteurs de Grenade, en un lieu nommé “Ainadamar”, la fontaine aux larmes.

Bien qu’il prétende avoir mis sept ans à l’écrire, la vérité c’est que Serge Mestre aura mis toute sa vie à “accoucher” d’Ainadamar. Ce fils de modestes républicains espagnols (son père, figure tutélaire, fut “résident” du camp d’Argelès…) installés à Castres a rencontré Lorca dès son adolescence. C’était 1968 et la découverte, avec Aragon et Éluard, du risque de sa liberté. […]

Trente ans après, Serge Mestre est considéré comme l’un de nos grands traducteurs. On lui doit la découverte de Manuel Rivas ou de César Aira, quelques-uns des plus beaux livres de Jorge Semprun ou la redécouverte de textes eseentiels de Lorca ou de Josep Pla. Il dit, et cela ne semble pas chez lui être une pose, que traduire est une école de l’humilité. Assurément, ce n’est pas la vertu dont cet homme discret, ami proche de Christian Thorel ou de Jean Échenoz, est le plus dépourvu. À tel point que, requis par son travail de traducteur et celui d’enseignant à l’IUFM de Paris, il arrêtera d’écrire pendant quinze ans.

Il faudra là aussi deux rencontres, celles d’Olivier Rubinstein, alors chargé de Denoël, et de Sabine Wespieser pour que la “machine romanesque” redémarre. Avec quel panache si l’on en juge par cet Ainadamar, fraternel et empathique, qui offre un Lorca politique et combattant, loin de la caricature gay dans laquelle on a trop souvent voulu enfermer ce Pasolini avant la lettre. En attendant la sortie de son livre, Serge Mestre est parti à Grenade, pour la première fois, sur les traces de son héros ; et pêcher en Méditerranée au large de Sète où il a en partie élu domicile. »