RCF, “La matinale”, Christophe Henning, jeudi 1er octobre 2020


https://rcf.fr/culture/livres/tableau-noir-de-michele-lesbre

« On est toujours dans la rentrée littéraire, mais il ne faudrait pas que celle-ci masque la première de toutes les rentrées de l’automne, la rentrée scolaire.
Et pour l’évoquer, rien de mieux que ce récit, écrit par une ancienne institutrice devenue écrivain, Michèle Lesbre dont les romans sont toujours d’une grande sensibilité. En quelques pages pudiques, retenues, elle raconte un demi-siècle d’enseignement, vous imaginez le nombre de réformes ingurgitées. Un récit bref, d’à peine 90 pages, mais d’une réelle densité, qui fait mémoire des années passées et rend hommage à ceux qui sont aujourd’hui devant le tableau noir. D’ailleurs, c’est en hommage à Christine Renon, cette directrice qui s’est donné la mort dans son école de Pantin que le livre est dédié : “Le désespoir de certains enseignants me bouleverse. Aujourd’hui, si j’exerçais encore, il pourrait tout à fait s’emparer de moi”, confie l’institutrice retraitée. C’est dire que, aussi essentiel qu’il puisse être, le métier est rude…

Michèle Lesbre a enseigné pendant cinquante ans… Un parcours incroyable et une vocation qui lui tombe dessus, non sans avoir comme modèle sa grand-mère Mathilde qui lui fait la classe.
“Nous écrivons avec des plumes Sergent-Major, elles griffent le papier et crachent sur nos buvards, que l’on se marchande parce qu’il y a des publicités”, se souvient Michèle Lesbre. On est d’abord élève avant de devenir professeur. Devenue enseignante, elle mesure tout l’investissement que nécessite le métier : “L’école, c’est très fatigant. Souvent, le soir, j’ai besoin d’une heure de solitude et de silence. Il y a toujours une sorte de rumeur dans laquelle il faut sans cesse un regard vigilant, une présence active, sans faille.” La carrière commence dans une école de village, elle s’achèvera dans un établissement parisien. N’empêche, ce qui reste, c’est la relation avec l’élève. Que sont devenus Jean-François, Antonia, Baptiste, et tous les autres ? “Ce qui reste de mes souvenirs d’école, ce sont les visages et les voix de mes institutrices lorsque j’étais enfant, les visages et les voix des enfants que j’ai croisés pendant ma carrière, cette irremplaçable expérience humaine.”

Enseignante en 1968, Michèle Lesbre a gardé le sens de l’engagement, et ne se prive pas de quelques remarques acerbes : “Il me semble, écrit-elle, qu’une insidieuse distance se crée, comme si l’école n’était plus la promesse d’un avenir certain.” Elle qui a connu 18 ministres de l’Education nationale au cours de sa carrière, dénonce encore “une institution qui ne respecte pas celles et ceux qui chaque jour sont devant les enfants.”
Il reste l’émotion, que l’écrivain fait passer avec tendresse et poésie : “Les années déjà lointaines que je retrouve en écrivant ces lignes me reviennent à travers la lumière et la poésie de certains moments, les petits matins d’hiver, l’enfance trop tôt levée, les nez qui coulent, les mains gelées dans les moufles cousues aux manches des manteaux et qui parfois pendent comme des ailes brisées d’oiseau, les cagoules égarées, les pleurs et les sanglots des amours enfantines, mais aussi les rires aux éclats, la beauté des sourires et des regards, les petits caractères déjà affirmés. Des images enfouies, que la mémoire me restitue en désordre et qui me submergent…” On entendrait presque les cris dans la cour de récré ! »