TÉLÉRAMA, Vincent Remy, mercredi 13 décembre 2023


Œuvre ultime de John McGahern (1934-2006), grand maître de la littérature irlandaise, ce roman judicieusement réédité sonne, vingt ans plus tard, comme un hommage poignant à une Irlande défunte. Celle d’une culture rurale à l’agonie, des traditions qui foutent le camp. Dès les premières phrases, les cloches sonnent pour la messe, leurs coups tremblent sur l’eau du lac, et Joe et Kate Ruttledge, tous deux athées, de retour au pays après des années à Londres, reçoivent la visite d’un premier voisin. Le temps n’est pas loin où « tout le pays partait pour l’Angleterre ». Mais les gens d’ici n’ont jamais quitté le lac et vivent en symbiose avec les roseaux, les hérons, les cygnes, avec les groseilliers, les sorbiers et, bien sûr, les agneaux, les brebis et les vaches Shorthorn, dont on n’est jamais sûr que l’une d’elles ne s’installe pas un jour dans un fauteuil et « mette des lunettes pour lire L’Observer ».

Les Ruttledge laissent venir à eux les gens du lac. Bière et whisky sont offerts à chaque visite, et rendus. Les pendules sonnent en désordre. Institutions religieuses et châtiments corporels ont disparu, mais les prêtres ne sont jamais loin, sans qu’on sache s’ils ont toujours la foi. La mémoire des attentats nationalistes et de la répression anglaise n’est presque plus perceptible. Les jours s’écoulent, apportant « la sensation, semblable à une rivière souterraine, qu’un jour viendrait où le souvenir de ces journées serait celui de temps heureux ». Cette symphonie humaine s’accomplit, ponctuée de presque rien, lorsque jaillit un ample mouvement, celui de Monaghan Day, le marché aux bestiaux. Toute une communauté se réjouit ce jour-là, pourtant consciente que les génisses, elles, « ne reverront jamais les champs près du lac »