REVUE DE PRESSE EDNA O'BRIEN — SAINTS ET PÉCHEURS
« "Tout écrivain qui renonce au mélange d'amour, de ressentiment, de peur et de haine qui le constitue depuis ses premiers attachements est perdu, dit Edna O'Brien. Écrire, même un livre très en colère, est sans doute une manifestation d'amour. Mais d'amour lointain. C'est la façon la plus désespérée d'appartenir." Voir d'où l'on vient, s'en libérer, y retourner pour l'écrire. La tragédie de l'appartenance pour le romancier, c'est que sa matière est précisément ce dont il s'est affranchi – le poison dont l'écriture est l'antidote mais qui, simultanément, la nourrit.
La construction particulière de Saints et pécheurs montre l'étendue des pouvoirs narratifs d'Edna O'Brien. L'auteur dresse le portrait de l'Irlande à travers des récits virtuoses, faussement naturalistes, qui frôlent le fait divers picaresque, frisent la comédie de mœurs ou le roman noir : les catastrophiques tribulations d'un prolétaire irlandais devenu SDF dans les rues de Londres (Rois de la pelle), l'exécution d'un indépendantiste le jour de sa sortie de prison (Fleur noire) ou la mort tragique d'un type un peu simple coincé entre corruption et hold-up (Cow-boy intérieur). Au passage, la traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat rend magnifiquement ce mélange de lyrisme élégiaque et d'énergie brutale qui sont la marque d'Edna O'Brien.
Ce n'est qu'au huitième de ces onze récits, Manhattan pot-pourri – qui conte la dérive new-yorkaise d'une femme s'adressant à son amant adultère –, que le lecteur s'en rend compte : ce qu'il a lu jusque-là servait en vérité d'introduction à un thème plus profond : la liberté individuelle de la narratrice, double de l'auteur. Et ce qui se présentait au départ comme un recueil de nouvelles mériterait plutôt le nom de "roman à sketches", ou mieux, d'autoportrait en miroir de l'Irlande.
Deux autres récits viennent nimber d'ombre le parcours de la narratrice. Le plus beau, Vieille blessure, qui clôt le recueil et lui donne tout son sens, décrit l'irréductible quête : comment se nomme l'attachement que l'on porte aux lieux qu'il nous faut fuir sous peine d'étouffer ? "Ce n'était pas de l'amour, répond-elle, ce n'était pas de la haine, mais quelque chose qui n'a pas de nom parce que le nommer le priverait de sa vérité." »
Marc Weitzmann, « Edna O’Brien au miroir de l’Irlande », Le Monde des livres, vendredi 17 février 2012
« La romancière irlandaise ne cesse, en littérature, d’arpenter sa vie et les déchirements qui l’ont façonnée. Même lorsque ses textes ne sont pas autobiographiques, ils portent les traces d’un arrachement et d’un amour profond du pays natal.
Saints et Pécheurs, le titre de ce recueil de onze nouvelles paru en 2011 en Grande-Bretagne, est littéralement traduit de l’anglais Saints and Sinners. Un titre aux accents religieux alors qu’Edna O’Brien nous confiait, lors d’une rencontre en 2010, avoir eu sa "dose de dogmatisme avec l’Eglise catholique irlandaise". Ses premiers livres, jugés indécents, ont été longtemps frappés d’interdit en Irlande. Et c’est ailleurs, à Londres, que la romancière irlandaise marqua sa différence et sa liberté.
Mais voilà, le catholicisme, c’est comme le pays, il semble, à lire Edna O’Brien, qu’on ne finisse jamais tout à fait de le quitter, et que toute séparation, même violemment souhaitée, demeure douloureuse. Tout comme les amours des femmes, qu’elles soient littéraires (comme dans la nouvelle Envoie la pluie à mes racines) ou marquées par le désir (comme dans Fleur noire), se payent au prix fort.
C’est autour de ce thème, de cet amour si fort et si pesant à la fois du pays natal où rien n’est simple (Vieilles blessures), de cet amour à la fois dévorant et dévorateur pour la mère (Mes deux mères), – qui à son tour incarne le pays –, des amours folles et tristes pour les hommes, que tournent les récits d’Edna O’Brien. Tous ces textes, qu’ils se placent dans l’époque contemporaine ou remontent le temps, qu’ils se passent ailleurs ou sur l’île, sont marqués par l’Irlande et les liens indissolubles qu’elle noue. Même la liberté, que dégage sa nouvelle Manhattan pot-pourri, s’inscrit en creux dans la fuite du pays trop lourd. Cette nouvelle, magnifique, relate une errance amoureuse dans la ville ; errance soutenue par une attention aiguisée par le désir pour un homme et qui se porte sur les moindres détails, sur la moindre scène de rue. Dans ce texte fonctionnent à plein cet art du détail, cette écriture du sensible, attentive à tout et lyrique en même temps, qu’Edna O’Brien sait déployer.
Lire ces textes, tout comme ses romans, c’est accepter aussi d’entrer dans la transe onirique qu’Edna O’Brien met en marche. Le monde est là, palpable, avec ses injustices et sa poésie, mais tout y est transfiguré par l’écriture. "Ma voie à moi est celle du somnambule. Mais mes yeux sont grands ouverts", disait-elle à propos de Crépuscule irlandais, qui vient de reparaître en poche. Onze nouvelles, autant de rêves éveillés où l’écriture détaille les angoisses et les espoirs. »
Éléonore Sulser, « En onze nouvelles somnambuliques, Edna O’Brien arpente sa terre injuste et belle », Le Temps, vendredi 10 février 2012
« Tout en émotion.
On se souvient de son Crépuscule irlandais (paru en France en 2010) un roman poignant sur l’amour maternel. Avec Saints et Pécheurs, on reste dans son Irlande natale, avec onze nouvelles, comme autant de déclarations d’amour à la terre de ses ancêtres. »
Charles Rouah, « Irlande, mon amour », Femme actuelle, lundi 6 février 2012
« Le titre ne renvoie pas à un classement, les "saints" d’un côté, les "pécheurs" de l’autre, mais sonne plutôt comme le rappel salutaire des deux postulations qui coexistent au cœur de la créature humaine : la sainteté (un peu), le péché (davantage). Or ces notions ne correspondent pas vraiment à la réalité d’un terrain psychologique d’où la religion a parfois été écartée. Ceci dans le cadre d’une émancipation féminine qui, en Irlande sans doute plus qu’ailleurs, s’est depuis longtemps heurtée à un catholicisme envahissant et borné.
[…] C’est sur la femme que l’auteure, fidèle en cela à ses préoccupations de toujours, brode ses variations : étiolement de la vie conjugale, où le temps défile comme le paysage à la vitre du train sous les yeux du couple, assis sans savoir ce que "l’avenir peut bien leur réserver" (Madame Cassandra) ; barbarie sanglante des soldats qui violent une très jeune fille dont la robe est alors "barbouillée de fleurs, rouge sang et prodigues, comme des coquelicots" (Pillage) ; complexité des relations mère/fille, "en rêve, ma mère et moi sommes ennemies, alors que dans la vie on était tellement attachées qu’on pouvait presque nous appeler des amantes" (Mes deux mères), d’où ce désir poignant de "recommencer notre voyage à zéro". Un signe qui ne trompe pas : c’est une femme qui tient la plume dans sept des onze nouvelles. Celles-ci dévoilent, sous les identités multiples, les grands thèmes d’une œuvre qui, depuis un demi-siècle (The Country Girls, 1960 ; Les Filles de la campagne, 1962) dénonce les hypocrisies, plaide sans artifices cosmétiques la cause de l’émancipation féminine, et en particulier le droit à une sexualité libérée. […]
Il y a, comme dans Crépuscule irlandais (2010 ; The Light of Evening, 2006) de la mélancolie dans ce recueil qui balance entre espoir et résignation. […]
Edna O’Brien rassemble soigneusement les fragments éparpillés du puzzle de la mémoire, comme on empile les cercueils les uns sur les autres dans la tombe familiale (Vieilles blessures). Image morbide ? Non, car l’œuvre, justement, naît de cette mémoire, mémoire collective et individuelle, où la mort est un puissant moteur de la création littéraire. Dans le cimetière, "des tombes de calcaire marquées de lichen blanc… donnent à la scène une gaieté improvisée", et la litanie des noms des ancêtres ne sonne-t-elle pas comme une résurrection ? La nature, avec ses jardins enchanteurs, offre le contrepoint chaleureux au catalogue des désillusions, et le cimetière lui-même, est "autant un repaire de vivants que de morts". Il y a la tourbière, où Curly se sent mieux que partout ailleurs, "la brume blanche" si chère à Miss Gilhooley qu’elle écrit une lettre au grand poète (Seamus Heaney ?) à ce sujet (Envoie la pluie à mes racines, c’est une citation empruntée à G. M. Hopkins), et les oiseaux qui tourbillonnent comme si le monde entier leur appartenait. Mais là encore, Edna O’Brien apporte le correctif d’une lucidité jamais prise en défaut : la fleur "d’un noir tendre et velouté, avec de tout petits yeux verts, des pointes d’épingles," est "quelque chose de beau et de sinistre à la fois". Cette ambivalence douloureuse finit par s’imposer. Elle est celle de toutes les choses de la vie, et la littérature ne doit pas la trahir. Ni le romantisme de Curly – la mort est au bout du chemin –, ni celui de Miss Gilhooley – le grand poète ne viendra pas au rendez-vous –, ne sont justifiés. Ainsi, un constat doux-amer traverse cet émouvant recueil distingué en 2011 par le prix international Frank O’Connor de la nouvelle. »
Claude Fierobe, « Doux-amer », La Quinzaine littéraire, mercredi 1er février 2012
« Il y a ceux qui connaissent Edna O’Brien depuis longtemps (la plupart de ses romans, malheureusement pour beaucoup épuisés, étant parus chez Fayard dès 1986) et ceux – dont je suis – qui l’ont découverte en 2010, lorsque le formidable Crépuscule irlandais, très remarqué, est paru chez Sabine Wespieser.
Mais il y a fort à parier que ces deux catégories de lecteurs vont se précipiter sur le recueil de onze nouvelles qui paraît en ce début d’année, puisque, c’est bien simple, quand on a dévoré un de ses livres, on a envie de tout lire ! Car il faut avouer que cette grande dame des lettres irlandaises est très douée pour nous parler, avec grâce et passion, des frustrations, déceptions, bonheurs aussi de gens souvent tiraillés entre deux terres ou deux amours. Et pour ceux qui n’auraient encore jamais lu cet auteur, ces nouvelles sont une très belle porte d’entrée à son univers. Excepté Manhattan pot-pourri, tous ces courts textes, très bien construits – et quelle langue : puissante, précise, charnelle (bravo au traducteur) – se passent sur la terre d’Irlande, où le catholicisme imprègne les pensées. C’est pourquoi tous les personnages entretiennent un rapport plus ou moins grand, et d’ailleurs plus ou moins conscient, avec la religion. Prenons par exemple la vieille logeuse de Pécheurs : elle qui croyait accueillir dans son Bed&Breakfast une famille classique (père, mère, fille) se sent troublée quand elle se rend compte qu’elle héberge un trio amoureux… Et Mildred, cette femme apparemment irréprochable, qui commence à s’épancher devant la roulotte d’une voyante, Madame Cassandra, et qui laisse entrevoir sa vraie nature… Qui sont les véritables saints dans ces histoires et ne sommes-nous pas tous pécheurs ?
Pourtant, aucun moralisme dans les propos : la romancière est bien plus subtile, et c’est en décrivant le vieux Rafferty dans ses moindres détails physiques (dans Les Rois de la pelle, magnifique première nouvelle qui s’attache au sort des travailleurs irlandais venus creuser les canalisations de Londres) qu’elle parvient à nous faire ressentir toutes ses émotions : "Une petite harpe vert et or à un revers, un ange volant à l’autre. Sa veste bleue avait connu des jours meilleurs. (…) Un homme sans âge, comme à jamais recouvert de gel."
Remettant en cause l’ordre moral de l’Irlande catholique et nationaliste, prenant parfois comme personnages des femmes qui lui ressemblent (née à la campagne, exilée à Londres, et montrée du doigt par les bien-pensants), O’Brien sait, comme sa compatriote Nuala O’Faolain, gratter là où ça fait mal, donner à voir le dépit d’une mère et de sa fille invitées chez les plus riches du village (Georgette verte), le malheur qui s’abat sur un pauvre garçon (Cowboy intérieur), ou encore l’incompréhension entre deux cousins, malgré le temps qui passe, dans le sensible Vieilles blessures qui clôt le recueil en beauté. Ils sont tous devenus proches, parce qu’en fin de compte, nous leur ressemblons un peu. Le chagrin côtoie le rire, les sentiments les plus purs se heurtent à des désirs plus troubles. Bref, malgré la tourbière, le trèfle et la Saint-Patrick, on s’identifie complètement à ces héros de l’ordinaire. Peut-être aussi à cause des pubs, de la Guinness, et de la pluie si belle… lisez Edna O’Brien ! »
Géraldine Huchet, Librairie Le Comptoir des mots à Paris (XXe), « Irlande, ô ma douleur », Page des libraires, mercredi 1er février 2012
REVUE DE PRESSE LÉONOR DE RÉCONDO — RÊVES OUBLIÉS
« Après un premier roman dans lequel mythologie et poésie battaient la mesure, le refrain de Léonor de Récondo est désormais celui de la famille. Rendant hommage à ses racines basques espagnoles, la romancière ouvre son récit sur la fuite d’Aïta et des siens à Hendaye, lors de la prise du pouvoir par Franco. Pour cette lignée de nantis, la survie du clan prime. On passe sans sourciller des escarpins aux sabots, de la direction d’une usine de céramique au travail de la terre. Mais quand, avec la guerre, le provisoire s’installe, la désillusion lui emboîte le pas. Rester ensemble, oui, mais au prix fort de la solitude intérieure. De cette chute qui n’a rien d’une décadence, Léonor de Récondo aurait pu faire une saga. Elle a choisi d’écrire un petit livre délicat, où la vie défile par séquences, ponctuées de haïkus qui suspendent le vol du temps. Rêves oubliés déborde d’un amour pudique et de cette paix qui surgit quand on accepte de ne plus nager à contre-courant. »
Jeanne de Ménibus, « Match Léonor contre Léonor », Elle, vendredi 10 février 2012
« Léonor de Récondo est violoniste, et son amour de la musique se retrouve dans sa manière d’agencer les mots, de leur imprimer un rythme et de ménager des silences. Un roman magnifique sur le thème de l’exil. »
« Rêves oubliés », Prima, mars 2012
« Le livre de Léonor de Récondo aurait pu être un roman de 800 pages, romanesque à souhait, plein de tensions et de drames ; une famille espagnole plutôt aisée, mais républicaine, doit tout abandonner pour se réfugier en France pendant la guerre d’Espagne. Ama, l’épouse d’Aïta, tient un journal. Avec leurs enfants et des proches, ils se retrouvent dans une ferme, et y passent la guerre.
Mais l’auteur a choisi une voie de traverse, presque de résistance au romanesque. La voie et la voix de l’épure. De petites touches, où les pensées des personnages s’immiscent dans la narration sans la faire trébucher. Au final, un tableau touchant d’une guerre au quotidien, avec toute la tension mais sans pathos excessif. L’impression que le lecteur éprouve est celle de la justesse ; pendant ces pages, nous sommes tous avec cette famille, entre peur et vie, tout simplement. Car le propre de la nature humaine est de s’adapter, n’est-ce pas ?
Une belle résilience au goût de prose. »
Vincent Engel, « Ce que la guerre fait de nous », Victoire, samedi 4 février 2012
« Quand on doit fuir pour sauver sa vie et celle de sa famille, "être ensemble, c’est tout ce qui compte". Tel sera le leitmotiv d’Aïta et Ama en quittant l’Espagne en guerre en 1936. Mais l’exil qu’ils affrontent côte à côte demeure une souffrance intime qui bouleverse les vies et les âmes.
Il suffit de quelques kilomètres et d’un fleuve pour faire de vous un exilé. C’est ce que découvrent Aïta et sa famille quand ils sont obligés de quitter Irún pour se réfugier à Hendaye en août 1936. Il y a là Aïta et sa femme Ama, leurs trois fils, jusque-là petits garçons insouciants, les vieux parents d’Ama que "le destin ébranle à l’hiver de [leurs] jours" et les deux oncles dont les activités aux côtés des républicains valent à la famille la haine, et s’ils ne fuient pas, la mort. Ils partent donc en laissant tout derrière eux, leurs biens et leurs vies. "Pour combien de temps ? " C’est la question que tous se posent, espérant que ce séjour forcé en France ne sera l’affaire que de quelques jours. Mais les jours se succèdent, puis les semaines et les mois. […]
À travers la vie simple de cette famille, à travers ses espoirs toujours déçus de rentrer au pays, on découvre que, dans l’exil, au-delà des difficultés matérielles ou d’intégration, la plus grande souffrance est sûrement le sentiment de perte, le renoncement à ce qui aurait pu être, la tension vers un lieu et une vie qui n’existent plus. Dans Rêves oubliés, Léonor de Récondo nous fait vibrer avec chacun de ses personnages dont l’intériorité nous est dévoilée par petites touches, comme autant de variations autour du sentiment d’injustice lié à l’exil. Grâce à une grande maîtrise de l’écriture, sans emphase ni pathos, simplement avec sensibilité et intelligence, elle a su construire un roman plein d’humanité, portrait d’une famille ordianire aux prises avec l’Histoire. »
Marie Michaud, Librairie Gibert Joseph à Poitiers, « Ensemble », Page des libraires, mercredi 1er février 2012
« C’est avec beaucoup de pudeur et de délicatesse que Léonor de Récondo décrit comment l’histoire transforme les corps et les âmes d’une famille de réfugiés espagnols. Après avoir été hébergé à Hendaye par Mademoiselle Eglantine, cette famille qui fuit une mort certaine va se terrer, anonyme, dans une ferme des Landes.
Il y a là Ama et Aïta, la mère et le père, leurs trois enfants, les grands-parents et les oncles. Léonor de Récondo raconte au plus près du quotidien, un quotidien qui du jour au lendemain a volé en éclats et que l’histoire, c’est-à-dire l’exil, le camp d’internement de Gurs, l’Occupation…, va continuer de triturer, d’oppresser jusqu’à recracher des êtres abimés, privés à jamais d’une part d’eux-mêmes.
La réussite de ce court texte tient au style : pudique, tout en retenue, linéaire sans jamais être plat. Des mots simples, des phrases courtes et un rythme harmonieux traduisent la fragilité de ces existences sur qui pèse le poids d’une menace, diffuse mais permanente. L’incertitude court du début à la toute fin du roman.
Léonor de Récondo n’évoque le bruit et la fureur de l’histoire que pour mieux saisir en quoi et comment ils bouleversent les corps, changent les caractères, ouvrent des failles jusque-là inconnues, obligent au renoncement, à l’abandon. Les corps se recroquevillent, les mains rougissent, deviennent rugueuses, se couvrent de crevasses et d’eczéma. Il faut savoir gravir de nouveaux chemins, s’adapter, apprivoiser la solitude et les angoisses, survivre, avancer, encore et toujours, avec au-dessus de la tête une épée de Damoclès : le drame est là qui, comme l’éclair, peut s’abattre et pulvériser le peu qui reste. Ce qui reste ? Seulement la vie ! Et le fait d’être encore "ensemble" malgré "ces temps orageux et glacials". Il faut survivre.
Trois générations se retrouvent donc dans cette ferme. Trois générations et autant de façons de vivre la peur, la honte, la culpabilité et la nostalgie. Trois regards sur le monde, trois façons d’espérer, de continuer "à croire" et de repeindre l’avenir. […]
Pendant qu’"Aïta tourne et retourne la terre, sème les légumes d’hiver en espérant récolter l’oubli, (…) déracine d’un coup de pioche les mauvaises herbes et le passé", Ama, elle, écrit, jusqu’au jour où elle décidera de se libérer de cette "mémoire d’encre". De vivre, d’accepter l’incertitude et de renoncer à l’attente du "retour". "Je veux danser, libre, et oublier les mots qui m’enchaînent". Elle a décidé de rejoindre son époux. Pour continuer à être "ensemble". "C’est tout ce qui compte". Pour toujours. »
Mustapha Harzoune, Le Magazine de la Cité (www.histoire-immigration.fr/magazine), Cité nationale de l’histoire et de l’immigration, mardi 24 janvier 2012
« Violoniste admirée des amateurs de musique baroque, Léonor de Récondo passe avec un égal bonheur de l’archet à la plume. Son deuxième roman s’apparente davantage à un adagio mélancolique qu’à un presto enjoué. Dans une langue sobre éclairée de notes d’une délicate poésie, elle raconte l’exil d’une famille espagnole contrainte de quitter sa terre en 1936. Cette fuite provisoire prend bientôt les allures d’une installation définitive en France. Il faut désormais construire une nouvelle vie, oublier les rêves de jadis pour survivre ici et maintenant et, peut-être, penser à demain. Autour d’Ama, femme et mère qui tient debout malgré les injures de la vie, et d’Aïta, son mari si aimant et courageux, se joue le sort des déracinés, dans le quotidien des jours et des nuits. Partir signifie non seulement quitter son pays mais aussi subir le déclassement social, user ses blanches mains à des tâches épuisantes, craindre pour l’avenir de ses enfants. Tout cela, Léonor de Récondo nous le livre, avec dignité et émotion, dans ce petit texte très pur et très beau. »
Emmanuelle Giuliani, « Livres et idées – roman : Rêves oubliés », La Croix, jeudi 19 janvier 2012
REVUE DE PRESSE KÉTHÉVANE DAVRICHEWY — LES SÉPARÉES
« Kéthévane Davrichewy dissèque l’amitié perdue.
Dans Les Séparées, l’auteure française livre le récit de Cécile et Alice, anciennes meilleures amies qui ont subi les affres du temps.
Alice et Cécile rient. Vivent. Complices, elles partagent un profond sentiment d’amitié. On est en 1981, elles sont ados dans le mouvement, Mitterrand vient d’être élu. Trente ans plus tard, le quotidien a imprimé sa marque. Les mots tendres sont devenus acerbes, l’affection cède à l’indifférence, à la jalousie et à la rivalité… Touchante et délicate, l’histoire des Séparées pince le cœur de ceux qui ont vécu une telle histoire. Mais pas seulement. Car Kéthévane Davrichewy se saisit d’un thème universel pourtant rarement décortiqué en littérature : la rupture amicale. Par ses mots délicats, elle éveille des questions qui provoquent chez le lecteur une profonde réflexion personnelle. En jonglant avec les sentiments, elle raconte avec finesse la déception et la blessure ardente que laisse une telle rupture. Il devient alors impossible, malgré la fin abrupte, de faire taire la petite voix qui chuchote : "Et si ça m’arrivait ?" »
Céline Rochat, « Critique : Une rupture au goût amer », 24 heures, mardi 21 février 2012
« Une amitié fusionnelle entre deux adolescentes qui deviennent des jeunes femmes puis des épouses et des mères. Dans Les Séparées, Kéthévane Davrichewy suit ce lien passionné jusqu’à la rupture et la douleur muette qui s’ensuit. […]
La romancière prend le temps de développer cette histoire d’amour déçu, notant la maturation progressive des personnalités, les choix qui dessinent petit à petit les parcours, les séismes intimes que provoquent les premiers émois amoureux, la diversité des histoires d’amour, des mariages, des familles qu’elles formeront chacune de leur côté. Et puis l’âpreté du ressentiment, du manque aussi. Kéthévane Davrichewy a choisi le flash-back comme procédé narratif. Chacune des deux amies, devenues quadragénaires, reformule mentalement son histoire. […]
Dans leurs soliloques, les deux femmes continuent de se chercher, par-delà les années de silence, lourdes d’amour non dit. »
Lisbeth Koutchoumoff, « Roman : Les Séparées », Le Temps, samedi 18 février 2012
« Cécile et Alice sont devenues amies dès la maternelle. La vie les éloigne, puis les rapproche et les unit d’une amitié qui semble indestructible, malgré parents, puis amants, maris, enfants, voyages et autres épisodes. Mais la vie, comme dans la chanson, "sépare ceux qui s’aiment, tout doucement, sans faire de bruit". C’est vrai pour les amours, c’est aussi vrai pour les amis : on en change parce qu’on change. Adolescentes, Alice et Cécile faisaient semblant d’aimer Genesis ou Deep Purple, tandis qu’elles préféraient les Beatles ou… Richard Cocciante, "mais personne ne devait le savoir". Puis, entre elles, le silence passe parfois, comme une ombre, les aveux ne se font pas entièrement. Alice ne parle pas de ses relations avec Philippe. Elle en apprend de belles sur le père de Cécile, se tait, puis parle et froisse son amie. Professionnellement, ça n’est plus ça non plus. Ce sont des riens, mais qui finissent par faire un tout. En arrière-plan, trente années passent, de 1981 à aujourd’hui. En accéléré, une époque qui a trop cru aux illusions et se réveille désenchantée. Mais en chantant quand même, d’une voix douce et triste comme ce très beau livre de Kéthévane Davrichewy. »
Stéphane Hoffmann, « Sur un air de Richard Cocciante », Le Figaro magazine, vendredi 17 février 2012
« C’est au crépuscule d’une révolution sexuelle sérieusement refroidie par l’avènement du sida que les héroïnes des Séparées ont soufflé leurs vingt bougies. Au cœur des années Mitterrand, Kéthévane Davrichewy décrit la force d’une amitié tout en effleurements et en émotion maîtrisée.
Kéthévane Davrichewy évoque avec beaucoup de sensibilité les apprentissages et les pertes qui forgent une vie ainsi que les mobiles inconscients qui animent parfois les relations humaines. Comment l’amitié finit-elle par s’accorder avec des mots comme animosité, rivalité, amertume ? Quelles étranges motivations peuvent lui substituer une œuvre de destruction invisible ? Sous une apparence légère, Kéthévane Davrichewy creuse les liens familiaux, les différences sociales, les attentes et les chemins étranges que prennent les sentiments. Ce roman pudique est un des jolies découvertes de cette rentrée de janvier. »
Béatrice Anvet, « Les rêves de Cécile et les siens se confondaient », La Semaine (Metz-Nancy), jeudi 2 février
« À quoi tient une amitié ? Qu’y a-t-il exactement dans ce lien de différent de l’amour ? Alice et Cécile se connaissent depuis l’enfance, se sont perdues quelques années avant de se retrouver tout à fait. L’une, Alice, vit dans un foyer harmonieux : des parents qui s’aiment et qui l’aiment, elle et ses deux petites sœurs. Cécile est aimée, aussi, mais plus mal : des parents divorcés, un père remarié deux fois, une mère libre – écrivain, militante et amante épanouie. Un frère aussi, Philippe : solaire et, pourtant, en souffrance. En secret, Alice se met à l’aimer, d’abord en rêve, puis dans la réalité. Instinctivement, la jeune fille cache à son amie la passion qui la lie à ce frère qu’elle adule, vénère, en clair : aime un peu trop. Au sentiment de "trahison" que ressent Alice vis-à-vis de Cécile, se mêle quelque chose de plus obscur – un doute, un effroi, quant à la nature de l’amour et les drôles de voies qu’il emprunte parfois. Entre Alice, Cécile et Philippe, l’histoire paraît assez banale. On en imagine les contours, en devine à l’avance la conclusion. À tort. Histoire à double et triple fond, dont Kéthévane Davrichewy explore tous les ressorts, toutes les subtiles implications, Les Séparées va plus loin, interrogeant les motifs et le principe de la jalousie, comparant la force et les faiblesses de l’amour et de l’amitié. Dans ses développements comme dans ses conclusions, ce livre bouscule, émeut, surprend. À lire, absolument. »
B. L., « Une amitié », Point de vue, mercredi 1er février 2012
« Si toute l’année 2012 est à l’image de ce roman magnifique de Kéthévane Davrichewy, cela préfigure un excellent cru littéraire. Le roman débute le 10 mai 1981 : Alice, seize ans, passe comme d’habitude la journée avec son amie Cécile. Puis, le 10 mai 2011, Alice se retrouve seule après le départ de son mari. Curieusement, ce divorce lui rappelle une autre rupture, plus douloureuse, celle d’avec Cécile, qu’elle n’a pas vue depuis cinq ans […]. Ces deux dates inscrivent d’emblée la trame du roman, et les deux postures romanesques : installée dans un café, Alice tente de répondre à ces deux questions : pourquoi Cécile n’est-elle pas à ses côtés dans cette épreuve de solitude et pour quelles raisons se sont-elles séparées ? Cécile, elle, hospitalisée dans un semi-coma, écrit des lettres imaginaires à son amie, souhaitant sa présence au lieu de celle de sa famille. […] Sous ce subtil va-et-vient de trente années de vie commune – et de lacunes dans leur amitié – perce une intelligence des sentiments qui va de l’amitié fusionnelle à l’éloignement. Cette alternance si bien dosée des deux voix romanesques excelle dans la maîtrise du portrait, et livre un roman sur la parole, celle qui dit l’évidence d’une rencontre, celle qui s’est enfouie et a maintenant disparu – comme l’enfance. »
Marie-Noëlle Campana, « Les Séparées », Études, février 2012
« Kéthévane Davrichewy est un habile écrivain de l’intime, du subtil, de l’indicible. Allant et venant d’une héroïne à l’autre, du présent au passé, ancrant son roman dans l’époque avec des bribes de chansons, elle dissèque avec finesse trente ans d’amitié idéaliste, avec ses joies, ses exigences, ses déceptions, ses trahisons. Les portraits s’affirment, se nuancent aussi, la relation d’amitié exclusive des débuts se charge de complexité au fil des chapitres qui se répondent et s’éclairent. Comme dans un puzzle incomplet, des zones restent dans l’ombre : en matière de sentiment, peut-on jamais tout expliquer, tout comprendre ? »
M.D. et D.C., « Les Séparées », Notes bibliographiques, février 2012
« Le titre est à l'image du livre : tout de sobriété et de concision. Un art de suggérer la chose plutôt que de la décrire à grand renfort de mots et de messages. De simples vérités sont mises à nu, car tout l'effort est de traquer cette chose si rare qu'on appelle émotion.
Au demeurant, une histoire banale : l'affection de deux femmes à l'épreuve du temps, de l'adolescence à l'âge que l'on dit raisonnable. Montaigne avait peut-être tort ; "on ne fait pas si bien l'amitié". Sans doute la vie s'arrange pour nous en détourner, en multipliant les obstacles, les rencontres fortuites, les deuils, et surtout nos inaptitudes chroniques. […]
Toute l'ambiguïté des relations fusionnelles est restituée dans ces pages sensibles, qui interrogent, creusent et se refusent à conclure. Alice et Cécile se sont rencontrées au collège, puis se sont aimées au point de ne plus envisager de rester l'une sans l'autre, et finalement se sont perdues. Trop de secrets, de non-dits, de rancœurs, de tromperies.
Dans une poésie douloureuse, ce roman choral alterne deux voix qui semblent vous parler à l'oreille. Tout vous revient alors : la magie des premières fois, la foi immodérée en l'avenir, l'innocence perdue face aux âpretés de l'existence, et l'oubli, cette autre barbarie : "Si nous nous sommes reconnues, en restera-t-il quelque chose ?"
La grande accusée, celle que Kéthévane Davrichewy oblige à comparaître, celle qui nous contraint chaque jour à trouver de nouveaux accommodements, c'est la vie. Cette jeune auteur, avec une habileté dans le traitement des dialogues et des personnages, signe un roman caressant et doucement nostalgique. »
Isabelle Brunisset, « Elles se sont tant aimées », Sud-Ouest dimanche, dimanche 29 janvier 2012
« Histoire d’un deuil. Le plus subtil puisqu’invisible, le deuil d’une amitié. Alice et Cécile se sont connues à la maternelle. Ont été séparées le temps du primaire et se sont retrouvées à l’entrée au collège. Et la fusion n’a cessé d’opérer. Jusqu’à ce qu’un jour tout bascule. L’amour changé en haine, les souvenirs voués à l’abîme, les pensées retenues, captives, pour interdire tout retour. Le 10 mai 2011, Alice, en terrasse au soleil se souvient malgré tout d’un autre 10 mai, trente ans plus tôt, et le fantôme de Cécile revient la hanter. Cécile qui, du reste, n’est pas loin de n’être qu’un esprit, clouée sur un lit d’hôpital, plongée dans un coma d’où elle adresse à Alice les mots qu’elle n’est plus capable de lui dire. "Je cherche un sens à notre lien, un tissu, rare, déchiré au centre. Irrécupérable. Une quête dérisoire." Le venin d’une passion formidable agit encore. Et tout ce qui a pu les séparer, la perte d’un frère, la mort d’un père, la révélation d’un secret enfoui, n’a pas rompu le lien. "Nous ne riions plus des mêmes choses. Pourtant nos vies ne parvenaient pas à se dénouer. Le fil était lâche, nous encombrait." C’est ce fil, incassable, que Kéthévane Davrichewy, révélée par ses livres pour la jeunesse et auteur d’un premier opus "adulte" très réussi (La Mer Noire, 2010), a su tisser. Avec virtuosité et délicatesse. »
Philippe-Jean Catinchi, « L’une à l’autre », Le Monde des livres, vendredi 27 janvier 2012
« Un récit à deux voix sur les chemins de la vie.
Alice et Cécile se connaissent depuis l’école maternelle. Ensemble, elles ont vu passer l’élection de François Mitterrand, la mort de Claude François et bien d’autres choses encore. Ces deux-là pouvaient tout se dire. Étudiantes, l’une rêvait d’être photographe et l’autre architecte. Ensuite, il y a eu les voyages, les mariages, les enfants… Avec un regard fin et juste, Kéthévane Davrichewy fait évoluer deux femmes qui essaient de se construire. L’auteur de La Mer Noire dit les élans du cœur, les bleus à l’âme et les dérapages. Belles et incarnées, ses Séparées risquent fort de faire l’unanimité. »
Alexandre Fillon, « Rubrique culture - roman : Les Séparées », Madame Figaro, vendredi 27 janvier 2012
« Ce qui est remarquable ici, c’est le talent littéraire de Kéthévane Davrichewy pour rendre si sensible l’histoire de cette amitié aussi forte que fragile. Dans son roman, maîtrisé et troublant, se déploient la passion, l’exclusivité et la fusion, comme s’insinuent la méprise, l’éloignement et la négligence. Toute une histoire pour aboutir à la perte de l’autre ? Ce serait négliger l’univers qui gravite autour des voix d’Alice et Cécile. Aussi complexe, subtil et passionnant que leur amitié ! »
Emmanuelle George, Librairie Gwalarn à Lannion, « K. Davrichewy », Page des libraires, mercredi 1er février 2012
« C’est d’abord une histoire d’amitié qui s’enracine dans l’enfance, la presque adolescence, cet âge où les complicités deviennent des liens à la vie à la mort, cette période d’élection où le choix de l’alter ego est évident et radical.
Alice et Cécile vont grandir en siamoises, même si le ver est déjà dans le fruit de leur relation, en la personne du frère de Cécile, dont Alice tombe éperdument et secrètement amoureuse.
Ensuite, c’est le métier de vivre, avec ses silences et ses rivalités, ses blessures et ses manquements, qui va se charger de déchirer les deux âmes sœurs. Mais la bouleversante amitié fusionnelle reprendra de la sève dans des circonstances tragiques, que l’écrivaine Kéthévane Davrichewy imbrique habilement dans un récit qui joue avec le temps. La romancière raconte à merveille les émois adolescents, ceux qui font battre pour toujours le cœur des éternelles petites filles devenues femmes. »
Marie Chaudey, « Rubrique livres : Les Séparées », La Vie, jeudi 26 janvier 2012
« C'est un roman dense et lumineux, magnifiquement construit et dont les dernières pages vous collent un frisson qui ne vous lâchera pas de sitôt. N'en parlons pas, donc, de ces dernières pages. Suspense ? Oui, dans une histoire d'amour, il y a toujours plus de suspense qu'on ne le croit.
Les Séparées est une histoire d'amour puisqu'il y est question d'amitié. Et l'amitié, la vraie, c'est de l'amour porté à son plus haut degré d'ébullition. Tous les philosophes l'ont dit, bien peu de romanciers l'ont illustré. Pourquoi les écrivains négligent-ils tant les histoires d'amitié ? Sans doute parce qu'il faudrait non seulement dépasser les clichés mais encore explorer les tabous. Prenez deux femmes qui furent d'abord deux jeunes filles. Alice et Cécile. Leur amitié fut immédiate. Fusionnelle. Lorsque commence cette histoire, le 10 mai 1981, rien ne peut les séparer. Trente ans plus tard, elles ne se parlent plus. Qu'est-il arrivé ? Rien de ce à quoi le lecteur peut s'attendre, et c'est précisément ce qui rend ce livre palpitant. Bien sûr, Alice et Cécile se sont peu à peu heurtées à la réalité. Mais ça ne suffit pas à briser une vie, la réalité. Ça se surmonte, les illusions perdues. On ne se brouille pas définitivement parce que l'on découvre que l'amour ne ressemble pas à un rêve d'enfance. Entre Alice et Cécile, il y a Philippe. Philippe est le frère de Cécile. Beau gosse, joueur, complice de l'une comme de l'autre. Mais voilà, là encore, ce n'est pas du tout ce que vous imaginez. Car vous l'imaginez déjà, l'histoire d'amour interdite entre le frère et la meilleure amie... Ce court roman est truffé de fausses pistes. Sans doute renvoient-elles chacun de nous à ses propres fantasmes, à ses propres angoisses. Les années 1980 resteront dans la mémoire collective comme les années sida. Philippe le contracte. Il devient Philippe le drogué. Une autre forme d'interdit. Et puis il y a le père de Cécile. Une ombre. Menaçante. Aux pratiques furtives, douteuses. Tout cela est raconté sur un ton neutre, presque banal – et c'est le tour de force de Kéthévane Davrichewy –, renforçant la portée de chaque mot. Avec des phrases très simples, elle évoque l'inceste, la haine, l'indifférence, le mépris. Aucune démonstration. Aucun pathos. Pas de lyrisme. Les mots claquent. Jusqu'au final, étourdissant. »
François Busnel, « Ma meilleure ennemie », L’Express, mercredi 25 janvier 2012
« Alice et Cécile, Cécile et Alice, à l’endroit, à l’envers, dedans, dehors, pour toujours et à jamais. Les deux amies d’enfance, imbriquées l’une dans l’autre jusqu’à se confondre, ont cru possibles les vies siamoises à l’âge adulte. Pourquoi soudain la scission, après des années de fusion ? Kéthévane Davrichewy examine de près le ciment qui les a liées, pour en recycler la matière, rêche et solide, dans un livre plein de gravillons, de fissures et de lumière. L’une est dans le coma, depuis un accident de la route. L’autre papillonne loin de son chevet, au gré des souvenirs et des regrets.
À la recherche de l’équilibre impossible, du partage utopique, le récit passe d’un cerveau à l’autre. La liberté n’existe pas pour ces filles sous emprise. Cet amer constat donne une tonalité inquiétante à ce roman sur le mensonge et la manipulation qui scellent toute amitié. Que se passe-t-il après la brouille, quand la prise de conscience a tranché le nœud gordien ? "Ce qui survit n’a pas de nom", dit la sœur d’Alice.
Ce no man’s land des sentiments, cet espace aseptisé de l’après, quand l’avant n’était qu’amours et promesses, est propice à l’errance. Kéthévane Davrichewy avait déjà montré son art de l’égarement, source de reconstruction, dans son précédent roman, La Mer Noire, qui flottait au fil des pensées d’une vieille exilée géorgienne. Elle se niche ici dans l’espace béant de la séparation, ce vide où crépite la mémoire enchanteresse. Sous sa plume toujours experte en accélérations et ralentissements, les années 1980 sortent de la boîte impersonnelle où elles ont été hâtivement rangées, et livrent leur chair fraîche. Troublante est l’aptitude de la romancière à panser les blessures. Son livre multiplie les scènes d’hôpital, lieu de repos et de pages tournées, sans que jamais les brumes de la tristesse se répandent. Avec cette écriture très vive, toujours en forme de balancier énergique et aérien, Kéthévane Davrichewy ajoute une pierre à son œuvre sur les rayonnements de la séparation. »
Marine Landrot, « Rubrique livres : Les Séparées », Télérama, mercredi 25 janvier 2012
« La vie n'est qu'une longue perte, Kéthévane Davrichewy entreprend de nous en faire un récit dans son troisième roman, Les Séparées. Pari gagné : la jeune auteur tisse d'une manière délicate la trame d'un livre subtil et jamais ennuyeux qui saisit des émotions réelles.
Deux amies de collège, Alice et Cécile, différentes et fusionnelles, perdront qui un mari, qui un père, qui un frère, avant de perdre leur longue amitié.
Un lien de quarante années se rompt, que ressentent les amies séparées ? Que reste-t-il de ce qui fut ? Alice et Cécile sont-elles transformées ? Comment chacune survit-elle sans l'autre ? Se pardonnent-elles de survivre ? se demande l'auteur, qui nous dévoilera peu à peu les éléments d'un puzzle en remontant jusqu'à l'image d'origine. […]
Le lecteur suit deux dialogues intérieurs parallèles, en même temps qu'un narrateur balzacien, par flash-back bien enchaînés, raconte quelques scènes clés de cette amitié qui réfléchit.
Cécile est plus sophistiquée, extravagante, aventureuse et fragile, Alice, plus mesurée, patiente et stable. Toutes deux sont talentueuses et créatives. Leur fusion amicale était-elle excessive ? Une illusion ? se demande chacune. L'amitié protège-t-elle des tromperies ? L'admiration de l'envie ? La proximité de la jalousie ? Dans le lit que font ces questions, l'ambiguïté des sentiments amicaux est restituée avec finesse.
Ce roman à l'art sans vanité, qui ne fait pas la roue, nous fait éprouver des réponses. On peut y saluer un sens des dialogues, qui sont naturels, se lisent comme si on les entendait.
Un certain âge des femmes, une fragilité, ce moment de la vie où elles réalisent qu'elles ne sont plus au commencement, nous touche. Plus rarement abordée par le roman que la rupture amoureuse, avec laquelle elle a des similitudes, la séparation amicale trouve ici un écrivain à la sensibilité assez juste pour n'être pas dénaturée par l'écriture.
Alice Ferney, « Une séparation amicale », Le Figaro littéraire, jeudi 19 janvier 2012
« Alice et Cécile se connaissent depuis l’école maternelle, leur histoire est celle de deux amies pour la vie qui, ensemble, ont traversé quatre décennies et, un jour, se sont perdues. Dans ce livre aussi fort que délicat, les raisons de leur éloignement se dessinent peu à peu. Le rôle de Philippe, le frère de Cécile, ange noir au milieu des presque sœurs, se précise. Et la voix de Cécile, aujourd’hui plongée dans un semi-coma, ponctue le récit de lettres imaginaires à son amie… Par l’auteur du très remarqué La Mer Noire. »
France Cavalié, « Je bouquine : Les Séparées », Télé 7 jours, samedi 21 janvier 2012
« Après l’immense succès de La Mer Noire, roman puissamment évocateur d’une veine tchékhovienne, Kéthévane Davrichewy recoud l’ourlet du temps passé. Redessine dans l’explicite Les Séparées, les lignes fuyantes de la mémoire, resserre les liens tortueux qui ont uni Cécile et Alice depuis la maternelle. Amitié indéfectible qui au fil des années, des silences et des non-dits, a fait place à la rancune, au ressentiment, à la défiance. […]
Du tintement lointain du passé ressurgit la bande-son d’une époque bercée par Julien Clerc, accélérée par les sorties nocturnes au Palace. Récit d’une génération aussi, aux espoirs politiques déçus, aux amours devenues mortelles – l’ombre fatale du SIDA commence de marquer les corps –, Les Séparées transcende son sujet.
Dans les blancs des pages, c’est surtout l’adolescence, l’âge de tous les possibles qui s’éloigne. Sans aigreur ou amertume, Kéthévane Davrichewy porte un regard vrai, sans jugement ni complaisance, sur la désertion de l’amour et sa possible renaissance. »
Veneranda Paladino, « Sanctuaire du cœur », DNA, samedi 14 janvier 2012
« […] Cécile est plongée dans un coma dont on ne sait s’il est réversible. Elle a presque 50 ans, elle parle dans le silence de son cerveau qu’on croit éteint à Alice, son amie de toujours, dont elle est séparée depuis plusieurs années, au plus près de leur intimité passée, au-delà d’une fâcherie compliquée que la fin dénoue. L’autre voix du livre, à la troisième personne, dit la force irréfragable de cette amitié toute féminine, fusion et fission comme une arme atomique, jalouse, avec entre elles deux, Philippe, le demi-frère de Cécile. […]
Dans une langue épurée, sans artifice, Kéthévane Davrichewy démêle à petites touches une relation embrouillée. Elle raboute les souvenirs divergents des deux amies pour en brosser les portraits subtils, complexes, et produit ainsi un effet de réel entre pudeur et impudeur qui force l’empathie du lecteur. Sous la légèreté apparente du phrasé de l’auteur, les chansons, les chanteurs, les amourettes, les lambeaux de poèmes, les livres échangés, affleurent le bourdon dramatique de la vie, l’adultère, l’inceste, le suicide, la maladie, l’agonie, comme des récifs mortels dans une mer trop calme. La conduite et la matière du récit sont si fortes, si maîtrisées, que ses rebondissements semblent parfois trop scénarisés, trop présents, comme si d’une si juste histoire on préférait les personnages à la construction dramatique. Sans compter que cette dramaturgie si bien ficelée nous interdit d’en dire la fin. Mais ne faisons pas de cette qualité ampliative un défaut. La complexité des sentiments, le paradoxe du désamour lorsque ces sentiments sont trop forts auraient suffi à faire de ce roman un beau livre, triste et gai, doux et violent comme la vraie vie où tout semble échapper au scénariste. »
Jean-Baptiste Harang, « Une amitié en lambeaux », Le Magazine littéraire, janvier 2012
« Douceur et violence de ce roman à deux voix : Alice et Cécile, deux amies d’enfance, inséparables dans l’adolescence, se parlent à travers le silence que la vie a sculpté entre elles. Amoureuses du même homme, frère et amant, elles vont devenir femmes dans le miroir d’un amour fracassé. Philippe, Éric…, les noms sont interchangeables. Seul compte le dialogue que les deux amies entretiennent – complice, fusionnel, puis hostile. Jusqu’à ce qu’un climat de guerre vienne remplacer le tendre échange du passé. Nostalgie des pains au chocolat à la récréation, des premiers baisés volés en regardant Le Grand Bleu, des nuits en boîte ou à lire et relire Du côté de chez Swann. Leur jeunesse, ce sont les années Mitterrand – elles auraient préféré avoir 20 ans en Mai 68. Il y a de la rivalité entre Alice et Cécile. Il y aura un jour de la rancune pour l’une et, pour l’autre, du remords. J’ai aimé l’intimité des voix dans ce roman. La colère qui gronde sous les murmures. Et le sentiment que la vie emporte tout, nos regrets et nos fautes – comme nos petits bonheurs. L’écriture passionnée et pudique de Kéthévane Davrichewy – prix Version Femina pour La Mer Noire en 2010 – danse au bord des abîmes : sujet léger en apparence, mais vertige des profondeurs. »
Dominique Bona, « Actu livres – Le coup de cœur de Dominique Bona : Les Séparées », Version Femina, dimanche 8 janvier 2012
« Un roman à deux voix, celles de deux amies amoureuses du même homme. Kéthévane, prix Version Femina-Virgin pour La Mer Noire en 2010, confirme son grand talent. »
Anne Michelet et Valérie Robert, « Quoi de neuf – Livres : Les Séparées », Version Femina, samedi 31 décembre 2011
« L’une, c’est Alice. L’autre, Cécile. Naviguant dans le no man’s land de la quarantaine, elles se souviennent d’un temps où leur amitié promettait de les figer à jamais dans l’adolescence. Elles se sont perdues sans trop savoir pourquoi, peu à peu, sans éclats véritables, peut-être juste faute d’avoir su donner un nom à ce qui les unissait vraiment. Elles ont grandi sous Mitterrand et vieilli sous Chirac ; la belle affaire. […]
Deux vies s’écoulent, l’air de rien, accompagnées par des films, des événements, et surtout des chansons qui sont comme autant de signes, de mythologies portatives, d’objets transitionnels pour oublier que le soir tombe… Croisant les points de vue de ses deux narratrices (et révélant ainsi comment se creusent les fossés), Kéthévane Davrichewy compose une sonate pour l’amour – car c’est bien de cela qu’il s’agit – en allé. On songe, à suivre l’éducation sentimentale joliment ratée de ces deux gamines, au film si tendre de Martine Dugowson, Mina Tannenbaum. Avec quelque chose de plus âpre, d’un rien déplaisant, quelque chose de fort délicatement décrit et écrit, et qui doit s’appeler le temps qui passe. »
Olivier Mony, Avant-critique « Jusqu’à ce que l’amour nous sépare », Livres Hebdo